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20 choses à savoir pour dater les façades de Paris

Le but de ces quelques lignes est d’aider le novice à se familiariser avec les façades et pouvoir les situer dans le temps, avec les pièges que constituent les apports ultérieurs. Cette idée est née à la suite d’une réflexion au sujet de la datation de certaines maisons de Paris qui ont vu passer certains hôtes illustres : la question était de savoir si celle-ci datait de la même époque ou était postérieure. Untel habitait ici ou là, mais était-ce la même maison ? Certains éléments permettent de répondre à cette question, ils résultent d’une accumulation d’informations à partir de l’observation. L
’exercice est amusant, mais reste difficile et débute, toujours, par un questionnement…


1 - Apprendre à regarder la forme de la rue
la rue Brillat-Savarin, construite au dessus de la Bièvre.La première chose à regarder est la taille de la rue et sa courbure. L’urbaniste aime la ligne droite et le virage est anormal en pleine ville. Une rue qui n’est pas rectiligne est, bien sûr, le résultat d’un ancien chemin, d’un ancien cours d’eau, d’un ancien rempart (enceintes de Paris) mais, de toute façon, très ancienne (ce qui ne veut pas dire que les maisons le sont). Ces anciennes rues peuvent se situer dans le vieux Paris ou dans les anciens villages annexés en 1860. Il est très important de se représenter la géographie de l’endroit en fonction de l’histoire de la ville : les courbures proviennent d’un tracé qui n’existe plus. Exemple sur la photo, la rue Brillat-Savarin, construite au dessus de la Bièvre.
2 – Repérer les ruptures La rue la plus étroite de Paris : rue du chat qui pecheLa taille de la rue a une grande importance puisqu’on a toujours cherché à l’agrandir au cours du temps. Une rue étroite est donc probablement beaucoup plus ancienne, surtout si elle n’est pas droite.
Avant Haussmann, le moyen d’agrandir les rues était la loi de servitude d’alignement de 1807 : chaque nouvelle maison devait se construire en retrait par rapport à ses latérales. Cela nous facilite la datation, puisque celle qui est en retrait est obligatoirement plus ancienne que sa voisine. (exemple ci-dessus dans la rue du chat qui pêche, la rue la plus étroite de Paris, on devine un emplacement  à l’entrée de la rue). Tout décrochage doit être analysé, la ligne droite est La règle d’architecte.
Ce système destiné à agrandir les rues sera un échec par la lenteur de sa mise en œuvre et il faudra en venir aux fameuses trouées d’Haussmann pour enfin agrandir les rues de manière significative.
Une rue présentant des retraits de certaines parcelles est donc particulièrement informative.


3 - Regarder la largeur de la rue La largeur de la rue donne aussi une indication, car une rue large a probablement été transformée ou créée après Rambuteau (la rue Rambuteau avec ses 13m était la plus large avant 1860). Une rue a pu être agrandie d’un côté, de l’autre ou des deux côtés. Il
est fréquent qu’elle n’ait été agrandie que d’un seul côté (souvent pour sauver d’ anciens monuments).
Cette information peut servir à regrouper les habitations par groupes de dates similaires et donne un signe d’antériorité d’un côté au dépens de l’autre. Dans le cas d’un agrandissement dissymétrique, l’ensemble des maisons d’un côté a été détruit mais de l’autre, certaines ont peut-être été préservées, cela donne une indication relative. 

4 – Regarder la hauteur des bâtiments  
À la suite du grand incendie de Londres en 1666, un certain nombre de limitations furent adoptées, dont la hauteur maximum de la ligne de corniche qui est fixée à 17m en 1667. En 1784, cette hauteur maximale sera fonction de la largeur de la rue. Il est donc important de regarder ce qui se passe au-dessus de cette ligne, il est fréquent d’y observer des agrandissements postérieurs souvent significatifs et plus récents. Lever les yeux dit obligatoirement beaucoup de choses, dans le cas  d’un immeuble de rapport, ou pour un logement plus aristocratique.

5 – Existe-t-il des saillies sur la rue ? Sur la figure, prise rue Froidevaux, on voit une cheminée de balcons en bow-windows
Si la réponse est non, vous avez probablement affaire à une construction très ancienne. Les saillies (encorbellements, balcons, étages avancés, bow-windows) furent interdites en 1607 par Henri IV par crainte des incendies et des risques de propagation d'une maison à l'autre, voire des écroulements. Ils furent autorisés à nouveau à partir de 1882, mais doivent être démontables (bois et métal). Après 1893, on voit des façades en pierres sculptées, des cheminées, des moulures en plâtre décoratives. On voit aussi des loggias ou des balcons impressionnants. À partir de 1902, les autorisations sont plus larges, la créativité et les extravagances renaissent. Cela s’éteindra avec la guerre en 1914. Sur la figure, prise rue Froidevaux, on voit une cheminée de balcons en bow-windows. Les saillies sur rue sont donc très instructives pour la datation. Une certaine modestie à ce sujet est signe d’ancienneté ou d’habitât populaire.

6) Le Moyen Âge effacé. 11 et 13 rue François Miron S’agit-il d’une maison du Moyen Âge ? La réponse est simple : il n’existe plus de maisons du Moyen Âge à Paris. Les  maisons à pan de bois et colombages ont disparu à la suite d’un décret pour limiter des risques d’incendies (XVIIe). En 1667, on impose de recouvrir les colombages des maisons de plâtre à la suite du grand incendie de Londres. Paris était autrefois une ville  blanche.
La maison la plus ancienne de Paris est celle dite de Nicolas Flamel, rue de Montmorency (1407). Celle qui est représentée ici est celle des 11 et 13 rue François Miron a été construite au XVIIe et les colombages ont été refaits ultérieurement (1967). Le pignon du n° 11 est totalement imaginé. Il reste cependant encore une vingtaine de maisons à pignons à Paris. La maison la plus ancienne de Paris est celle dite de Nicolas Flamel, rue de Montmorency (1407). Le 3 de la rue Volta, longtemps considéré à ce titre, date de 1644.

7) Mais alors ? Comment repérer les plus anciennes maisons ?
Maisons du XVIe
Ce n’est pourtant pas très compliqué : Pour deviner et reconnaitre les restes des plus anciennes maisons, celles du 16e siècle : E
lles sont blanches, sans fioritures, il faut une ou deux boutiques au rez-de-chaussée, deux fenêtres maximum deux à trois étages maximum sous le pignon (qui a souvent disparu). Elles sont bombées vers l’arrière pour éviter l’écroulement et la propagation des incendies, alors qu’au Moyen Âge, les étages supérieurs étaient en encorbellement par rapport à ceux du dessous et les balcons sur rue se touchaient presque. On peut encore observer cela dans certaines villes de province où la législation fut moins rigoureuse.
(photo : Troyes)
très ancienne rue de Troyes

8) Savoir repérer les inclinaisons Maison penchéeAu 17e siècle, les colombages ont disparu et la maison, devenue blanche, s’est donc retournée : elle est maintenant bombée vers la rue. Elle s’incline vers l’arrière afin d’éviter les risques de basculement et la transmission des incendies entre maisons sur les rues les plus étroites. Les fenêtres et les porches sont généralement simples et sans atours. C’est ce type d’inclinaison que vous retrouverez fréquemment au centre de Paris. Des bandeaux moulés séparent les étages. Dans les espaces plus prestigieux, on trouve ce que l’on appelle  le style Louis XIII qui est un contraste de pierre, brique et ardoise (comme la place des Vosges ou place Dauphine). On voit ainsi s’affirmer clairement la distinction sociale. Les maisons redeviendront droites ensuite, à partir de 1660, une nouvelle époque commence.


9 - Repérer le style classique, une maison ou un hôtel
Les constructions classiques

Les constructions du
siècle de Louis XIV 
sont droites, sobres, strictes et fonctionnelles. Contrairement à l’image traditionnelle du Grand Siècle, il n’est pas convenable de se faire remarquer ou de charger sa façade. Les arcades apparaissent, avec des toits mansardés et de petits frontons à la grecque. Les fenêtres sont entourées et les refends latéraux apparaissent. Il peut s’agir de la maison d'un bourgeois, d’une maison de rapport ou d’un hôtel aristocratique. C’est justement l’époque de la floraison d’hôtels particuliers « entre cour et jardin » dans le faubourg Saint-Germain ou le Marais, à partir de 1650 sur lequel on retrouve les trois parties : l’entrée sur la cour pavée par une nouveauté : le porche, reconnaissable aux  bornes charretières qui signifient carrosse, avec les écuries, un corps de logis principal et un jardin à la française, rectiligne.

10 -
Le style Louis XV Le style Louis XV
Le style Louis XV se distingue très facilement de son prédécesseur par son ornementation très marquée : visages, des motifs végétaux ou animaux sont très fréquents. Par ailleurs, 4 à 5 étages sont fréquents et 4 fenêtres sont en façade. Les portes et fenêtres sont très ornées avec mascarons, blasons en clef, agrafes. porche Louis XVLa corniche est moulurée et la hauteur des fenêtres tout comme la décoration vont décroissantes à partir du premier, étage principal. On reconnaît facilement le style Louis XV dans l’embellissement par rapport aux styles précédents et suivants. Cette différence traduit aussi une situation économique bien meilleure, propice à effectuer des travaux de décoration plus nombreux.

11 -
Peut-on identifier des motifs d’inspiration antique ?
le style Louis XVICette question apparemment anodine traduit cependant un passage important dans la décoration extérieure et une véritable mode. Le décor chargé et très décoratif laisse peu à peu la place à est un style simple, modeste, discret avec beaucoup d’éléments grecs : frontons, lauriers, feuilles d’oliviers, rubans, urnes, vases ainsi que les consoles décoratives aux fenêtres. C’est le style Louis XVI, tout en mesure avec des pierres à refends horizontaux, très facile à détecter.

12 - Y a-t-il
des motifs exubérants ?
style Empire L’exubérance dans la décoration reprendra avec emphase sous l’Empire, souvent le reflet de nouvelles distinctions et de récentes fortunes : de nombreuses audaces voient le jour qui lèvent les interdits antérieurs : fenêtres arrondies, portails arrondis, niches à statues, balcons au-dessus de la corniche, ferronneries, serliennes. L’abondance des statues sur les façades, est un attribut propre à l’Empire. Les constructions se rapprochent du style grec, mais sans en avoir la légèreté ou l’élégance, par exemple dans les colonnes ou les statues massives.

13 – Des attributs romantiques ?
imageLa Restauration (1815-1850) souhaite marquer un changement d’époque : retour à la simplicité, à une certaine coquetterie qui tranche avec le décor de parade précédent. La période voit la naissance de fenêtres persiennes en bois (dais, chambranles) mais aussi l’importance de petits balcons saillants destinés à recevoir une décoration végétale, l’ensemble est qualifié de romantique « fleuri ». C’est bien au cœur d’une campagne que le style puise le mieux ses attributs. Une influence qu’on retrouve aussi dans le jardin anglais, campagne artificielle, plus vraie que vraie.

14 – Haussmann
Ensemble Haussmann

L’alignement et le balcon filant sont caractéristiques de l’architecture Haussmannienne. La pierre de taille est aussi rendue obligatoire. Les immeubles ont quatre ou cinq étages et l
’étage noble, qui doit se distinguer, est le deuxième.
Les combles au-dessus de la ligne de corniche à 17m sont normalisés mais curieusement peuvent prendre des aspects très variés. Les angles sont très soignés pour donner de la majesté à l’ensemble (1850-1890).

15 – De la brique ?
La briqueLa présence de briques est une caractéristique importante. C’est de la pierre bon marché qui réduit le coût de l’ensemble et peut donner des constructions assez séduisantes.
On trouve cet habitat soit dans de petites maisons individuelles, des immeubles de rapport ou  logement social. Quelquefois, la brique a été repeinte en blanc.
 L’apparition de la brique caractérise l’habitat à loyer réduit de la révolution industrielle et souvent l’habitat social du début du XXe siècle. Cela est particulièrement visible dans les quartiers annexés après 1860, où se trouvait une forte population ouvrière.

16 – végétal et ondulé ?
art nouveauL’Art Nouveau se caractérise par des motifs végétaux et féminins ainsi que de nombreuses audaces stylistiques (courbes, lianes, nouilles) Il est aussi facile de le reconnaître grâce à certains attributs qui font penser au Moyen Âge : petites tourelles,  ferronneries ondulées, ouvertures décorées de volutes. Il prend naissance autour des années 1900 et certains immeubles sont signés et datés, ce qui facilite les choses. 

17 – Géométrique ?
art déco banalL’Art Déco marque un retour vers un style plus strict après la guerre de 14-18 et autour des années Trente. Héritier d’une tradition de créativité, elle se manifeste avec retenue tout en exploitant les découvertes passées. Saillies géométriques, grandes baies vitrées, ferronneries droites. Souvent critiqué pour son aspect rigide, il présente souvent une réelle qualité artistique et de nombreuses variations. On y retrouve des tentations cubistes ou l’usage de matériaux originaux.

18 – Savez-vous reconnaître l’habitat social ?
L’habitat socialL’habitat social d’avant-guerre pour ouvriers à petits loyers est presque toujours en brique avec porche arrondi, cour et vie collective hygiéniste (jardins d’enfants, lavoirs, dispensaires, ...).  Après la guerre, il se reconnaît facilement par sa simplicité et son souci d’organisation sociale. Le jeu consiste à distinguer dans l’ensemble le logement d’apparat (celui du directeur, du contremaitre) qui dispose souvent d’une bonne position stratégique pour contrôler les allées et venues.

19 – la barre
La barre Le CorbusierLes Trente Glorieuses ne le seront pas pour l'urbanisme : en 1967, la nécessité de loger le maximum de monde à un prix raisonnable voit la naissance de la barre d’habitation. Les hauteurs maximum sont revues à 37m avec généralement des parcs de stationnement, des espaces verts, des terrains de sport. C’est “l’unité d’habitation” de Le Corbusier. Certaines variations utiliseront des balcons filants en verre ou des inspirations cubistes. Ce style assez décevant se caractérise par la conservation de l’essentiel, un décor strict, cubiste avec des décrochements, du verre, des briques. Comme les variations sont généralement faibles, il est assez simple de les repérer, par ailleurs la planification impose (heureusement) le zonage : ces audaces ne sont tolérées qu’à certains endroits, ce qui facilite aussi les identifications par regroupement. Par exemple, les premières grandes tours naîtront dans le XIIIe et le XVe, au dessus des 37m.

20 – l’immeuble
Àimage partir de 1976, conscient des erreurs des architectures stéréotypées, on retrouve de nouvelles formes plus agréables dans les constructions qui abandonnent le style casier à bouteilles. La recherche de rythme prend corps dans la façade avec terrasses et couleurs, le béton uniforme se fait rare, la courbe et le style refont leur apparition dans un ensemble qui se veut très fonctionnel mais original. La distinction sociale se traduit dans la faible hauteur, les balcons, les jardins, les entrées.

Bonus 
    Un documentaire également à ce sujet : 
“Paris, roman d’une ville” de Stan Neumann (1991)

1 commentaires:

  1. Merci pour cet article très intéressant.

    Cordialement. Cosette

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