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    Un, Deux, Trois Soleils

    Trois livres, trois villes à un siècle d'intervalle. Trois mondes très différents qui se suivent au fil du temps et s'impriment à nos yeux comme image d’Épinal. Pourtant, à chaque fois, c'est la même ville dans l'objectif du photographe.


    Celle des pionniers de l'image, autour de 1830, montre un art en construction, quand les poses duraient des heures, sous un ciel éternellement sombre, au-dessus de visages émerveillés sur le pas de leurs maisons. La technique est encore balbutiante, sans la moindre couleur, ni bleue, ni rouge, qui fait que, pour nous, cette ville sera éternellement grise. Daguerre, Marville, Nègre, Nadar, Le Gray, Atget dévoilaient une capitale presque vide aux allures de village médiéval, pavée de cailloux disjoints et bornée de pierres charretières. C'était avant que pelles et pioches n’œuvrent au festin de pierre. Ce sont les dernières images du Doyenné, de la Cité, de la butte Montmartre avant l'épreuve, ces photos qui les préservent de l'oubli.




    Celle de Louis Stettner brille d'une enfance soudaine, celle de l'après-guerres. Le travail du "Doisneau américain" est exposé actuellement au centre Pompidou. On y voit les clichés du globe-trotteur : les Parisiens à l'ouvrage, les enfants au jeu, la poésie d'un Brassaï diurne, son positif en quelque sorte. Paris en 1950 : "Je suis profondément touché par la beauté lyrique de cette ville et horrifié par sa cruauté et ses souffrances" disait-il, lucide. L.Stettner aimait les gens simples, les vieux, les enfants, les visages féminins perdus d'une époque misérable, où manquait l'essentiel. Pourtant, Cavanna, qui préface ce livre, cède aux vertiges du "cétémieuxavant" : que sont devenus les amoureux sur les bancs, les enfants braillards ? les chevaux de bois ? les gangs et les Vénus de barrières ? Pourtant, ils sont toujours là, mais il ne les voit plus. Ou plutôt, il ne les voyait plus, car parti, lui aussi, rejoindre ses fantômes.




     Enfin, celle de Dominique Lesbros est une vieille cité devenue cosmopolite, colorée, sucrée, épicée où le monde entier se niche au coin de la rue. Ce qui n'était encore il y a quelques temps que curiosités exotiques de quelques quartiers périphériques est maintenant partout : restaurants asiatiques, bars brésiliens, fripes berbères, shopping africain, centre culturel chinois : les surprises sont nombreuses de Château Rouge à la Croix Nivert et de la rue de Charenton à celle de Miromesnil. Patchworks de sensations, fragments de cultures lointaines, ces goûts du bout du monde sont le livre des merveilles de notre Paris du XXIe siècle. Visiter le monde sans quitter le périphérique est le rêve optimal du parisien, si bien chez lui et friand de ces 500 adresses exotiques "at home".



    Le virtuel s'impose lentement mais inexorablement : c'est "l'exposition universelle" permanente, quand l'intellectuel ne voit que son double : la "ville musée". Alors ? Les deux faces d'une même pièce ?
    C’était justement à l'époque des pionniers de la photographie que le docteur Faust laissait échapper cette curieuse ambivalence sous la plume de Goethe :

    L'une veut se séparer de l'autre, l'une s'accroche au monde de toute sa force, par plaisir d'aimer, l'autre s'enfonce dans la brume pour retrouver le territoire de ses ancêtres

    D.L





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