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    Le Marais en héritage au Musée Carnavalet

    Si vous passez dans le Marais, près du musée Carnavalet, arrêtez vous pour l’exposition « Le Marais en Héritage » , ouverte jusqu’au 28 février. Destinée à faire le point, excellente idée, cinquante ans après la loi Malraux du 4 Août 1962,  elle revisite la renaissance du Marais dans un curieux scénario qui met en scène les acteurs de l'époque sans pour autant réussir à reconstituer le puzzle. Un fil rouge historique n’a pas été retenu, mais une suite de thématiques, comme illustration de ce sujet…… capital pour l'histoire du Paris moderne.


    L’ exposition débute curieusement par les réalisations contemporaines dans le Marais, sauvegardé depuis 1964. On y trouve l’intéressante réalisation de Rem Koolhaas, au 9 rue du Plâtre (patrimoine industriel préservé), ou celle, qui surprend le promeneur de la rue Saint Antoine, au lotissement social au 1 rue de Turenne, par Chartier et Corbasson. Ces projets contemporains sont suivis par une section assez importante consacrée aux fragments, dont une reproduction de la fameuse enseigne (peinte) du rémouleur de la rue de Fourcy et des vestiges de restaurations effectuées dans les hôtels particuliers comme par exemple ceux de Saint Aignan ou d'Amelot de Bisseuil. 

    Chartier-Corbasson : logement sociaux au 1 rue deTurenne sur mur pignon
    Chartier-Corbasson : logements sociaux du 1 rue deTurenne sur mur pignon

     
    Une entrée en matière surprenante, car le visiteur ne trouvera des explications chronologiques sur le sujet de l’exposition qu’à la moitié du parcours avec l’évocation de l’îlot insalubre Numéro 16. Les (rares) discours d’André Malraux et de Pierre Sudreau alimentent ensuite le mythe que ces précurseurs d’une certaine idée du patrimoine, ces « visionnaires » , auraient mis sur pied une certaine idée prophétique de la préservation du patrimoine parisien qui, depuis, serait devenu la norme. Un petit rappel historique des faits ne serait pas inutile sur ce parcours. A mes yeux, la loi Malraux de 1962 n’est pas une cause, mais plutôt une conséquence. Voyons pourquoi.

    Reprenons par le commencement, c’est-à-dire le grand nettoyage en prélude d'un nouvel urbanisme, puis l’occupation de 1940 et enfin le vidage du ghetto juif. Ce coin de Paris n’était d’ailleurs pas la seule zone d’insalubrité endémique, d’où son numéro : 16 , mais les deux rafles antisémites de 1941 et de 1942 en firent un quartier fantôme , une ville morte. Écoutons Albert Laprade, alorsarchitecte  chargé de la rénovation de ce quartier par le gouvernement de Vichy :
     
    A cette époque, on s’occupait beaucoup de l’aménagement des villes, pas un préfet qui ne rêva d’un « plan directeur » ! et Paris se lançait dans ce grand rêve, de tout côté, les architectes parisiens recevaient des commandes d’aménagement de quartiers, dans le centre, en bordure de Seine, à Montmartre etc. Comme je n’avais rien sollicité, un préfet bienveillant me proposa, vers 1940, d’étudier un ilot insalubre : le numéro 16 avec au centre, l’église de Saint-Gervais. Or, peu auparavant, curieusement, brusquement, ce quartier et ceux du voisinage avaient été vidés de leurs habitants. Qu’étaient-ils devenus ? plus d’hommes, plus de femmes, plus d’enfants. Les logements étaient vides, les portes fracturées ouvertes (…) nous circulions autour, le cœur déchiré, mais nous heurtant à des spectacles imprévus : des élevages clandestins de lapins nichant sur des matelas à l’abandon. Mon ilot n’était pas le seul dans cet état. De l’Hôtel de ville à la Bastille, tout était pillage et profanation (...)


    Le chantier de l’ilot insalubre numéro 16

    A cela, venait s’ajouter, à de nombreux endroits, le parasitage de constructions hétéroclites, appentis, ateliers sombres, boutiques sordides et dégingandées, garages, chaudronneries, zingueries ayant poussé comme des champignons dans les hôtels particuliers du XVIIe, devenus noirs de crasse et de pollutions. C’est à cette occasion que commença la « rénovation »du Marais par une technique tristement célèbre : le nettoyage, la démolition massive des vestiges du passé, des maisons et l’aération maximale des rares bâtiments conservés. C’est ce principe qui, utilisé dans l’île de la Cité a écarté Notre-Dame de tout son tissu urbain au profit d’une esplanade battue par les vents. « Un commandant privé de ses fantassins » . Cette vision était déjà à l'oeuvre dans le Marais et reste toujours une blessure visible dans le paysage urbain actuel : l’hôtel du prévôt Hugues Aubriot , rue Charlemagne, démoli en 1891 ; L’hôtel de Vieuville , rue Saint Paul, démoli par Ernest Cognacq pour créer un entrepôt de la Samaritaine en 1921 ; Le prestigieux couvent des minimes construit par François Mansart dont Messieurs Daumet, de l’Institut, Mr Tournaire, architecte de la ville et Mr Naudin, préfet de la Seine,déclarèrent de concert « qu’il ne présentait aucun intérêt » en 1925.

     
    Hotel de Sens avant le « nettoyage » de la  rue du Fauconnier ( à droite) et de la rue du Figuier (à gauche) dans les années 1940-1950 Eugène Atget, 1899, Paris, ©BnF
    Hotel de Sens avant le « nettoyage » de la rue du Fauconnier ( à droite) et de la rue du Figuier (à gauche) dans les années 1940-1950 Eugène Atget, 1899, Paris, ©BnF
     
    Le même principe dominera sous l'occupation puis ensuite, facilité par "l’absence" d’autochtones : L’Hôtel des Barres, nettoyé avec les maisons templières bordant le chevet de Saint Gervais en 1945 : adieu à la maison de Gantelet, puis au « petit temple » reconstruit par les hospitaliers de Jérusalem en 1623. Que dire de la rue Geoffroy Lasnier, tombée en léthargie depuis la démolition de toute une rive autour de 1950 et la construction du cyclopéen mémorial de la Shoah en 1957. Disparition de tous ces commerces en rez-de-chaussée comme ceux du château Frileux et ceux de la rue de Fourcy dans les années 1960. Disparues, autour de 1958, toutes les maisons entre la rue de l’hôtel de Ville et le quai des Célestins, laissant l’endroit étrangement vide : on attend toujours l’aménagement de la suite de maisons en style ancien promise à Michel Roux-Spitz à cet endroit. Massacrée, toute la rue du Fauconnier, dont seul reste debout le numéro 11, aujourd’hui maison d’étudiants dont beaucoup ignorent ce qui s’est passé ici autrefois... Quels fantômes rodent rue de l’Avé Maria ? celui de Molière qui vécut ici en 1645 et tenait le jeu de paume de la Croix Noire au numéro 15 ? maintenant maison de retraite devant le jardin de la Vierge, devenu depuis peu square Marie Trintignant ! Nettoyage des jardins de l’hôtel d’Aumont qui donne aujourd’hui cet espace incongru de parking, jardin d’enfants et prétentieuse « Cité Internationale des Arts » en porte à faux devant la façade de François Mansart…

    Construction de la cité internationale des Arts en 1962
     
    La ville de Paris devint propriétaire de tous ces quartiers abandonnés (le parc immobilier de la ville dans ce secteur est toujours de plus de 20% ) et le plan directeur de réaménagement n’avait prévu de conserver que quelques reliques : Sens, Sully, les églises St Louis et St Gervais !  ça et  là, ces espaces restés étrangement vides ou curieusement aménagés en jardins après 1962 parlent d'eux-même.
     
    Cette accumulation de rénovations de mauvais goût finit par alerter l’opinion avant que le quartier ne soit complètement défiguré et bétonné avec des constructions pitoyables. Une association conduite par Michel Raude utilisa le théâtre en secours de son combat pour la préservation d'anciennes maisons et de nombreux bénévoles vinrent collaborer : le festival du Marais fut créé en 1961 et eut un surprenant succès. Contrairement à ce que suggère l’exposition, la loi Malraux de 1962 et le PSMV (plan de sauvegarde et de mise en valeur ) du Marais de 1964 ne sont pas l’œuvre de visionnaires « éclairés » mais la conséquence de l’inquiétude urbaine, de sa mobilisation et de l’évidence pour les pouvoirs publics que ces changements seraient incapables de redonner vie à ce quartier sans habitant et sans commerce en plein Paris et qu’à la fin, il n’y aurait plus de Marais.

     
    Affiche du festival de théâtre du Marais créé par Michel Raude
    Affiche du festival de théâtre du Marais créé par Michel Raude

    Le scénario alternatif fut d'interdire les démolitions et d’encourager le sauvetage de proximité, puis de trouver un rôle utile à ces restaurations, alimentées par des mesures fiscales : d’où les musées Picasso, bibliothèque de la ville de Paris, musée du judaïsme, institut culturel suédois, musée de la chasse, maison de la photographie, Sully - caisse des monuments nationaux, etc. La télé s’empara du sujet en 1965 avec « chef d’œuvre en péril ». Cette prise de conscience s’inscrivait dans le refus de la démolition systématique comme le dégagement effectué devant la muraille de Philippe Auguste, devenu en définitive un terrain de foot, mais de faire un « curetage » précis, comme celui que l’on voit juste en face au village Saint Paul, développé par la mairie de Paris à partir de 1975. C’est précisément ce qu’avait déjà fait Albert Laprade à partir de 1942 pour sauver le charnier de Saint Gervais et ses arcades en haut de la rue des Barres .

    Albert Laprade, architecte
     
    Le mouvement d'indignation né dans le Marais et particulièrement les outrances de l’îlot 16 ont joué un rôle décisif dans l’évolution du paysage urbain à Paris et demeure encore vivace. Il fut heureusement amplifié par des ténors de la médiatisation et suivi d'effets chez les politiques. Dans cette exposition judicieuse, le musée Carnavalet s’honore à rendre hommage aux nombreux acteurs d'un combat qui n'était pas gagné d'avance, et évite de revenir sur les polémiques du passé. Le magistral discours d’André Malraux du 23 juillet 1962 et la loi qui suivit le 4 août ont été préparés par d’autres héros, dans l’ombre. Sans eux, il en aurait été autrement, et d'autres situations, en d'autres lieux, montrent que la vigilance doit rester de mise.

    D.L

    Musée Carnavalet. 16, rue des Francs-Bourgeois 75003 Paris
    http://www.carnavalet.paris.fr/fr/expositions/le-marais-en-heritage-s



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