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    Le Corbusier au Centre Pompidou.




    Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier fait l'objet d'un hommage à ne pas rater à Beaubourg pour tous les passionnés d'urbanisme parisien. C'est l'année du cinquantenaire de sa mort et un clin d'œil savoureux de voir la construction de métal honorer l'architecte suisse qui ne jurait que par le béton armé brut de décoffrage. Beaubourg c'est exactement l'anti-Corbusier. Plus sérieusement, c'est bien naturel que le musée d'Art Moderne offre cette exposition majeure à celui qui marqua l'esprit de son temps : théoricien, praticien, artiste, bon ou mauvais génie de l'architecture moderne, question qui reste ouverte, dans la lignée des Garnier, Baltard, Eiffel ou Guimard et qui mérite d'être posée...

    Le Corbusier : Eléments Le Corbusier était un artiste touche à tout, un point que l'exposition montre avec générosité, mais qui n'est pas l'essentiel. Le "maitre" a laissé nombre de peintures et d'éléments Art Déco, proches des idées ascendantes et des influences cubistes de ses jeunes années, G.Braque, F.Léger, bien qu'il s'en défende en qualifiant son esthétisme "d'Après Cubiste". Elles voisinent avec les toiles de son ami Amédée Ozenfant pour lequel il réalisa avec succès le bel atelier de l'avenue Reille. En architecture, son destin, il suit également les idées de son temps, celles de beaucoup d'architectes que fascine la souplesse du béton, matériau miracle qui permet de réaliser à peu près n'importe quoi, sur n'importe quel espace, en terme d'habitation. Un apport miraculeux pour le retour d'un nouveau classicisme qui produit une nouvelle colonnade en béton, les pilotis, débarrassés de l'ornementation animale, végétale et de la polychromie gothique, jugée inutile et démodée.

    Car Le Corbusier rêve d'éternité : il ambitionne la filiation d'Auguste Perret, de Guadet, théoricien du classicisme ou d'Adolphe Loos, auteur en 1908 d'un pamphlet qui donne le ton : "Ornement et Crime". C'est en 1920 qu'Ozenfant et Le Corbusier fondent leur revue internationale d'esthétisme "L'esprit Nouveau" où écrivent Paul Dermée, Louis Aragon, Adolphe Loos, Jean Cocteau ou Louis Lumière. Il placarde ses propres règles formelles d'architecture du mouvement moderne dans son pavillon de l'exposition internationale de 1925. Un manifeste à la source de sa gloire future :

    - L'exclusivité du béton armé dans la création intérieure et extérieure, qui autorise souplesse et créativité par raccord sur une ossature indépendante en fonction du besoin : plan libre et façade libre.
    Pilotis pour élever l'habitation en belvédère et séparer les espaces inférieurs sans intérêt pour des parkings ou la circulation les machines
    Toits jardins, donc plats et lignées de fenêtres horizontales offrant une bonne pénétration de la lumière.

    Villa Savoye Le Corbusier

    Il donne le modèle à suivre par la villa Savoye à Poissy (1928-1931). Nouveau classicisme fait de lignes droites, d'angles droits de formes géométriques sans ornementation. La pureté de conception s'exprime dans une "unité conforme d'habitation" destinée à résister au temps et donner l'impression "qu'elle a toujours été là". Qu'une courbe ou un vitrail apparaisse et le quidam s'émeut de l'audace ! Les perspectives lumineuses impressionnent. La guerre donnera à d'autres  l'occasion  d'exprimer des théories voisines à grande échelle lors de la reconstruction de villes détruites. L'exemple le plus fameux est celui de la ville du Havre reconstruite dans toute sa laideur par Auguste Perret. Le Corbusier élèvera pour sa part ses "Cités Radieuses" pour "l'architecture au service de l'homme", comprenez celui d'1m83 et sa famille type. A la nécessité de bâti rapide, à moindre cout, en pleine crise du logement et dans le baby boom répond sa "promenade architecturale" aride et minimaliste. En 1952, celle de Marseille lui vaut la légion d'honneur, prélude à une retraite méritée dans son "cabanon" provençal de 3m66 sur 3m66, unité d'habitation parfaite, faite en bois, au milieu de la verdure et proche d'un lac où il se noie bêtement le 27 aout 1965. Dans son oraison funèbre, André Malraux fera du fada de Cap-Martin un héros de l’humanité reconnaissante. Mais quel était donc ce philtre magique qui paralysait les esprits les plus affutés ? Le Corbusier génial bâtisseur du Xxe siècle ?

    La réponse tient à la fois au contexte très particulier de l'époque et à ses talents de communication.
    Le modulor par Le corbusierSa vision mathématique de l'habitat séduit les technocrates. Par exemple, son invention du "Modulor", sorte de nombre d'or moderne utilisé pour calculer la taille des appartements. L'exposition évoque cette bouffonnerie grotesque opportunément commentée dans une émission télé par A.Einstein lui-même pour la crédibiliser. Cette vidéo vaut cent-mille mots. On pense immédiatement aux shadoks de Jacques Rouxel. Il devient la caution essentielle des architectes dans la construction de villes nouvelles pour résorber la fameuse "crise du logement des années cinquante" : Sarcelles, Bry, Cergy, Evry et du fameux Plan 67 à Paris. Il sera le père spirituel des tours sur dalle, des barres et du Front de Seine. De sa vie d'autrefois sur les paquebots, dont c'est l'âge d'or dans les années 30, naitra cette fascination de concentrer les besoins essentiels dans un espace restreint : de préférence une dalle en béton et ses services : Cachez ce sol que je ne saurais voir ! Il est réservé aux voitures tandis que les habitants logent dans des tours.

    A l'évidence, les politiques pris de cours, grisés par l'esbroufe du "génie", ses lunettes rondes de savant et son éternel nœud papillon, impressionnés par ses prétendues fondations scientifiques, incultes mais voulant faire moderne, ont filé les clés de la maison urbanisme et de ses traditions. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui mesurent l'étendue de la manipulation et s'offusquent des dégâts occasionnés par cette vision de la ville sans en creuser les fondements et les responsabilités. C'est assez banal. Ce qui me choque davantage, c'est cette indécente prostitution des mots, cette novlangue qui alimente les commentaires : "harmonie à l'échelle humaine" - "cité radieuse" - "poème urbanistique" - "architecture au service de l'homme" - "placer l'homme au cœur de la mesure" (titre de l'expo), slogans plaqués sur une réalité systématiquement inverse.


    Unité d'habitation de Le corbusier à Marseille (Cité Radieuse)


    Le Corbusier au travail dans son cabanonA ce voyage onirique répond le jugement des années, terrible pour l'œuvre de Le Corbusier : il ne survit que grâce à une poignée de fidèles, qui ne sont plus tout jeunes et misent sur la préservation du patrimoine, ce qui est loin d'être acquis : rejet de l'habitat corbuséen dès le milieu des années 70, quasiment enterré aujourd'hui dans les projets et la villa La Roche est monument historique inhabitable. Ce style sans décoration, sans rythme et d'une uniformité glaciale restera probablement une parenthèse sinistre mais très reconnaissable comme cette pauvre péniche en béton, qui dort quai d'Austerlitz, sur la Seine. Que va-t-elle devenir ? Un constat amer pour une vocation qui débute à la vue du Parthénon ! Pourtant des indices montrent qu'il n'est pas définitivement oublié. Cette magnifique exposition, bien sûr, mais aussi ces jeunes rollers qui gambadent sur la dalle de Jussieu ou entre les tours de Grenelle, quand une climatisation est déréglée, quand un escalator tombe en panne, quand les espaces bétonnés attirent le street artiste. L'ombre du Corbu plane toujours sur la cité.


    D.L
    29 avril 2015 - 3 août 2015  - Galerie 2 - Centre Pompidou, Paris



    Franck Ferrand et Le Corbusier



    Jean Lebrun et Le Corbusier

    Jean Lebrun et Le Corbusier

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