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    Ces passages couverts dont il ne faut pas avoir oublié les clés

    Quiconque se promène un peu sur la Rive Droite s’interroge sur ces étranges galeries aux entrées semblables à des portes cochères, mais dont on ne sait pas vraiment où elles mènent. Beaucoup font connaissance avec elles les jours d'orage quand il faut trouver d'urgence un abri protecteur, d’autres en visitant le musée Grévin, dernière grande attraction majeure de ces galeries qui en connurent de nombreuses à l’époque romantique. Leur période de gloire s'étale surtout pendant la première partie du XIXe siècle, pendant l’Empire et la Restauration, et se démoderont vers la fin de ce siècle. Le public leur préfèrera les premiers Grands Magasins. Aujourd’hui, Il en reste à peine une vingtaine que le livre de Jean-Claude Delorme vous invite à découvrir dans le détail mais pour comprendre les passages couverts, il faut en connaitre les clés...

    passages couverts


    Le passage couvert est le fruit du capitalisme naissant dans un Paris qui avait encore largement son visage du Moyen Âge. La Révolution provoqua la réquisition, puis la vente comme bien national de nombreux établissements religieux ou d'hôtels particuliers d'émigrés ayant fui dans la débandade. passage ChoiseulCette disponibilité soudaine de parcelles bien placées activa la spéculation immobilière par une tactique ingénieuse : raser les bâtiments et leurs jardins, trait d'union entre deux rues pour tracer un raccourci de luxe, propre, quelquefois chauffé et éclairé, vers les endroits les plus animés de la ville : les attractions des boulevards, la Bourse, les boutiques prestigieuses, la Bibliothèque et les théâtres. Le passage Choiseul, le plus long, qui n'a pratiquement pas changé depuis son origine en 1827, résulte d’une opération de remplacement de quatre hôtels particuliers ! Dans une ville sombre, sale, aux moyens de transport encombrants et dangereux, le principe connut un succès foudroyant !

    En 1828, Louis-Sébastien Mercier évoque les galeries en ces termes :
    Dans une ville de luxe et de badauderie où il était désagréable sinon périlleux de s'aventurer dans la rue, la foule des flâneurs devait se porter vers les rares endroits qui lui offraient la possibilité de s'attarder devant les magasins sans crainte de bousculades ou d'accident.


    Pour bien comprendre, rendez-vous au Louvre un jour d’orage sans parapluie et pensez au jeune dandy romantique revenant du nouveau musée, pressé de retrouver un spectacle sur les boulevards ou une actrice dans un appartement de la chaussée d'Antin : le trajet se fait presque à sec. Commencez par vous laisser guider sous les arcades de la rue de Rivoli. Spacieuses, elles vous protège et l'abondance de petites boutiques pour touristes vous donne une version moderne de l’utilité des arcades commerciales. La galerie à arcades est une déclinaison du passage couvert, propre et protégé.

    prostitution palais royal 1815En suivant le Palais-Royal, notre dandy peut retrouver les arcades au niveau de la Comédie-Française qui régna du haut de son prestige sur ce monde de distractions. « Tout ce qu’il est possible de trouver à Paris est au Palais-Royal » disait-on. Les galeries de bois, un « camp des tartares » , qu’ Honoré de Balzac décrivait comme un « sinistre amas de crotte » seront remplacées par la belle galerie d’Orléans, prototype des passages couverts avec colonnes doriques, galeries biscornues, péristyles, verrière de fer, de verre et décoration somptueuse. Un décor prestigieux pour des activités lucratives : spectacles, restaurants, cafés, boutiques, maison de jeux et surtout prostitution. ‘Les illusions perdues’ détaillent l’endroit, Lucien de Rumbempré  dîne souvent dans les galeries voisines et ‘La peau de chagrin’ s‘ouvre au Palais-Royal.

    Aujourd’hui, Il ne reste plus grand-chose de cette activité bourdonnante : on peut suivre la galerie de Valois sans être perturbé le moins du monde par ces courtisanes d’alors qui descendaient des appartements « tel un essaim d’abeille » vers le client de passage dans ce lieu renommé pour cela et qui se vida lorsqu’on expulsa par décret les amazones. On n’y entend plus de Camille Desmoulins haranguer la foule sur une chaise ou Blücher rager d’avoir perdu 1 million en une nuit dans un cercle de jeux autour du jardin. Au 114, se trouvait le restaurant Février où Le Peletier de Saint-Fargeau, qui avait voté la mort du Roi, fut assassiné par le diacre Pâris, garde du corps de Louis XVI, le 20 Janvier 1793, la veille de l’exécution. Il nous reste le mot de Michelet : « la vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir exterminateur : voilà le Palais-Royal de 93. »
    Galerie ColbertAu bout de l’allée, rue de Beaujolais, sortez rapidement, juste le temps de prendre en face le passage non couvert des 2 pavillons, qui monte vers la rue des petits champs. Si c’est dimanche, vous découvrirez ce qu’est un passage : une voie privée. Elle peut rester fermée au public comme une copropriété, ce n’est pas une rue ! On trouve ensuite le passage le plus tranquille qui soit, toujours assoupi autour de sa superbe rotonde : le passage Colbert, lieu mystérieux qui ne put jamais sérieusement concurrencer sa belle voisine : la galerie Vivienne.

    Galerie VivienneCette galerie de luxe a conservé sa verrière d’origine et les éléments décoratifs Empire et néo-classiques de toute beauté qui lui donnent sa réputation. L’atmosphère romantique se savoure au salon de thé ‘A Priori’ et quelques raretés sont à découvrir chez le libraire Jousseaume, qui date de 1826. L'escalier monumental du ‘numéro 13’ conduit à l'ancienne demeure de Vidocq, l’ancien bagnard repenti devenu chef de la sûreté, que Balzac pris comme modèle de Vautrin, trompe-la-mort ! Au bout de la galerie se trouve une aile qui débouche face à la bibliothèque Richelieu dont les nouvelles salles publiques ont été construites par Labrouste en 1868 comme point d’appui pour les passionnés de littérature qui fréquentait les passages.

    La Bourse de Paris en 1827Prenez à droite, la rue Vivienne vous permet de remonter vers la Bourse, le seul endroit du parcours ou vous risquez de vous mouiller sérieusement car la place est plutôt grande. Vous pouvez maintenant vous douter que cet espace est tout, sauf naturel. En fait, autrefois, notre dandy aurait emprunté un passage étroit qui existait entre le coin de la rue des filles Saint-Thomas et la rue Feydeau et aurait pu croiser un César Birotteau ou un Nucingen, pressés, en route vers la corbeille. Ce passage Feydeau fut le premier passage à voir le jour en 1790, quatre ans après la galerie d’Orléans, et sera démoli en 1824, il était triste, noir et enfumé mais connut un certain succès par ses cafés et ses théâtres. La première Bourse était au Palais-Royal, la nouvelle fut construite à la place de l’ancien couvent des filles Saint-Thomas, supprimé par la Révolution. Vous suivez la route qui fit se transporter l’animation du Palais-Royal aux Grands Boulevards tout au cours du siècle.

    Le passage des Panoramas sous l'EmpireDe la rue Feydeau, qui a conservé ce souvenir, vous pouvez entrer dans le fameux passage des Panoramas par son côté le moins connu, un entrelacs de six galeries construites à la place de l’ancien hôtel de Montmorency. A son autre extrémité, deux rotondes de Panoramas, spectacle à la mode présentant des vues sur 360 degrés encadraient l’entrée côté boulevard Montmartre. Il fut le premier à être éclairé au gaz en 1807 et certainement le plus populaire de tous par ses curiosités. Dans le passage, au numéro 18, se trouve toujours la sortie des artistes du théâtre des Variétés, devant laquelle le comte Muffat s’impatientait d'attendre le joli cœur de Nana.

    Nana adorait le passage des Panoramas. C’était une passion qui lui restait de sa jeunesse pour le clinquant de l’article de Paris, les bijoux faux, le zinc doré, le carton jouant le cuir.


    arbre à cannelleEmile Zola, le père de cet extraordinaire roman, fréquentait d’ailleurs un salon de lecture au N° 55. Au N° 57, l'Arbre à Cannelle a remplacé la boutique du chocolatier Marquis, célèbre à l'époque par son plafond à caissons, ses colonnes de l'entrée, ses miroirs qui subsistent encore. Aujourd’hui, ce passage est le centre de gravité des philatélistes.

    Il suffit ensuite de traverser le boulevard Montmartre pour entrer dans le passage Jouffroy. De nombreuses boutiques incitent à la flânerie : pain d'épices, jouets et maisons de poupées, grenier à livres comme la ‘librairie du passage’, l'hôtel Chopin pour passer une nuit romantique (demander la chambre 409 !). Sous son dallage en damier, il fut le premier à être chauffé par le sol et les personnages incroyables du musée Grévin devinrent l'attraction majeure du lieu à partir de 1882.

    Passage VerdeauA la sortie se trouve la rue de la Grange-Batelière et l’entrée du passage Verdeau, du nom de son créateur qui fit fortune comme blanchisseur pour les hôtels. Ce passage s’est fait une spécialité des collections de vieux papiers ou d’antiquités, comme au 26 à ‘la France ancienne’ mais vous voilà au terme de votre promenade et « Au-delà des limites du boulevard commencent les Grandes Indes »
    Ces mots sont d’ Alfred de Musset qui connaissait bien tous ces endroits, l’actrice Rachel habitait notamment dans la galerie Véro-Dodat, mais c’est dans l’hôtel particulier de son compagnon de débauches Alfred Tattet, qui existe toujours, au 10 rue de la Grange-Batelière, qu’il donna la première lecture publique de Rolla devant un auditoire d’habitués.

    A lui, qui, débauché jusques à la folie,
    Et dans les cabarets vivant au jour le jour, Aussi facilement qu’il méprisait la vie
    Faisait gloire et métier de mépriser l’amour !
    A lui, qui regardait ce mot comme une injure,
    Et, comme un vieux soldat vous montre une blessure,
    Montrait avec orgueil le rocher de son cœur


    Rolla (Henri Gervex)Notre bel ami peut maintenant prendre à droite, un Georges Duroy qui retrouve une autre Rachel au bar des folies Bergères, un peu plus loin dans la rue Richer. Il peut prendre à gauche, à peu près à la même distance confortable, il trouvera, rue Saint-Georges, l’ancienne rue des Lorettes. Balzac y logeait plusieurs cocottes de la comédie humaine dont Esther Gobseck dans un logement loué par Nucingen à l'angle de la rue de Provence. Un peu avant, même, rue Laffitte, l’ancienne rue d’Artois, Eugène de Rastignac retrouvait l’appartement destiné à abriter ses amours avec Delphine de Nucingen et que le père Goriot espérait naïvement rejoindre en rêvant de promenades avec sa chère fille vers les Panoramas.

    Suivre les pas de ces personnages donne une route à l’étonnement esthétique, une parenthèse qui ouvre vers les mythes, il ne faut pas avoir oublié les clés. L’homme ou la femme du XIXe siècle marchait, craignait la pluie, aimait les trottoirs bien propres, les jolies galeries et les belles aventures. Les passages sont un apprentissage du Paris romantique. La ville garde la trace.
    D.L




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