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    Tamara de Lempicka à la Pinacothèque

    En 1918, alors que la révolution russe menace les aristos de Saint Petersburg, arrive à Paris une famille en fuite : Une jeune et jolie polonaise, Maria Gorska et son époux, l’avocat Tadeusz Lempicki, ancien membre de la police secrète du tsar ; ils sont accompagnés de leur petite fille Kizette. Ils retrouvent là une importante communauté d’exilés russes, princes et autres réfugiés désœuvrés qui dilapident avec éclat ce qu’il leur reste de fortune. Douée, formée dans les ateliers russes, Maria met toute son énergie pour devenir peintre ; elle suit avec ferveur les cours de l’Académie Ranson, ceux de la Grande Chaumière, elle deviendra Tamara Lempiska. Son vœu ? «Ne pas copier. Créer un nouveau style, des couleurs lumineuses et brillantes. Je veux qu’au milieu de cent autres, on remarque une de mes œuvres au premier coup d’œil », qui sera brillamment exaucé...

    Influencée par la tendance et les innovations de ces années-là : surréalisme, cubisme, son naturel la porte vers un esthétisme théâtral et superficiel ; elle considère la peinture impressionniste sale et mal soignée. Elle ressent très tôt une attirance vers les portraits, surtout ceux de jeunes femmes, des figures sujettes à son érotomanie tout Tamara et Ira Perrot - The Orange scarf - 1928au long des années 20-30. Ce sont les années folles, la femme s’émancipe, se coiffe à la garçonne, cheveux courts, danse le charleston, écoute du jazz, verre dans une main et fume-cigarette dans l’autre. Cette inspiration provoquée par le beau sexe la rapprochera d’ Ira Perrot, sa riche voisine. La rousse, modèle de plusieurs tableaux présentés lors de cette exposition à la Pinacothèque l’initiera à la mode du saphisme mondain. Une longue amitié suivra, durant toute la vie de l’artiste. Les deux femmes apparaissent dans une vidéo intéressante à la terrasse d’un café et au jardin du Luxembourg.

    La belle Rafaela (1928)Ses toiles exhibent également plusieurs élégants portraits d’un modèle, la belle Rafaela, qu’elle peint en rouge, en vert, devant, derrière, mais toujours nue. On voit également un beau portrait de Suzy Solidor, célèbre chanteuse de cabarets à la voix grave avec laquelle elle aura une liaison vers 1933. Les poses lascives sont toujours originales et évitent la lassitude du spectateur. La beauté et la délicatesse de ses compositions expliquent la commande de portraits par ces femmes du monde, raffinées comme l’artiste, exigeantes et éprises d’esthétisme ambigu.

    Andromeda 1928Elle s’installe au 5, rue Guy de Maupassant dans le 16e arrondissement. Là, elle crayonne ce style artistique qui deviendra reconnaissable : celui de la femme voluptueuse, généralement blonde et permanentée avec une petite bouche en forme de cœur et marquée de rouge à lèvres, les grands yeux en amande, le nez droit et les ongles de vernis rose ou rouge. Attentive aux opportunités, elle fréquente vers 1923 le salon littéraire de Natalie Barney au 20 rue Jacob, temple de l’élite homosexuelle cultivée où circulent Gide, James Joyce, Cocteau, Colette, Violet Trefussis, Isadora Duncan. Une période faste s’ouvre devant Tamara et les nus féminins qu’elle produit par dizaines, comme ses natures mortes très… évocatrices. Son autoportrait " Tamara dans la Bugatti verte " en 1925 reçoit un accueil unanime et euphorique bien qu’elle chemine va-et-vient entre la célébrité et le scandale.


    Tamara imitant GarboLa femme aime le mystère, comme ses idoles Marlène Dietrich ou Greta Garbo, le luxe, les grands hôtels, se parer de haute-couture et belles voitures, dont elle assortit la couleur à sa robe, et vice-versa. Bref, il faut que ça en jette pour le quidam et pour soigner sa communication. Travaillant sur commandes de riches mécènes, qui sont impressionnés de voir arriver cette comtesse avec ses pinceaux, doublée d’une réputation qui permet de jacasser dans les salons mondains ou les clubs.
    C’est tout de même mieux que de s’exposer au premier peintre guenillard du boulevard, d’autant que l’artiste devient même baronne par son remariage avec Kauffner. Car son premier mariage s’éteint dans les bars, l’alcool, la cocaïne et la valériane dont elle abuse pour trouver un sommeil qui la fuit. Peintre le jour, elle revêt la nuit tombée ses habits de femme fatale et ne passe pas inaperçue dans les bordels avec de jeunes ouvriers ou des nymphettes. Elle divorce de Tadeusz, exaspéré par ses outrances, en 1927.

    Vittoriale. maison de D'annunzioC’est également l’année où elle accroche sa particule, c’est maintenant Tamara DE Lempicka, enrobage qui sied à la portraitiste préférée de la haute société et ce n’est pas sans une certaine fierté qu’elle accepte l’invitation à réaliser le portrait du célèbre poète Gabrielle d’Annunzio, que toute l’Italie nationaliste admire. Il vit au Vittoriale, sur le lac de Garde, dans un château-musée que lui a donné Mussolini. L’exposition s’attarde sur cet épisode qui est un moment fort de l’exposition avec l’échange entre-eux d’une importante correspondance. Alors que l’artiste croit sincèrement à sa demande, l’italien ne pense qu’à la mettre dans son lit, ce qui est la source de malentendus et provoque l’échec du projet. Un livre de souvenirs de Bianca Bellincioni détaillera en 1977 les turpitudes du poète, chantre de la décadence, devenu vieillard lubrique entouré de jeunes domestiques à moitié nu(e)s. Les révélations s’étendent aussi sur le « cas Tamara », ce qui ne fut pas du gout de l’artiste qui engagera une procédure pour laver son honneur !

    baron kuffner 1928C’est en 1930 qu’elle installe un nouvel atelier au 7 rue Méchain, à Montparnasse, construit par Robert Mallet-Stevens, un des principaux représentants de l'architecture moderniste ; il est décoré et meublé par sa sœur Gurwick-Adrienne Gorska, architecte, éprise du goût Art Déco propre à l'époque. Débute alors une décennie de gloire, celle des cocktails à base de champagne, de réunions en soirée où les invités suivent les danses indiennes de Nyota Inyoka tout en dégustant des canapés au caviar. Elle épouse en 1934 le baron Raoul Kuffner de Dioszegh, le plus gros propriétaire terrien de l’ex-empire austro-hongrois, et principal collectionneur de ses œuvres qu’elle avait « repéré »  à l’occasion d’une commande de la maîtresse du baron, une certaine Nana de Herrera, danseuse andalouse. Naturellement, Kuffner quittera le modèle pour celle qui tient le pinceau. De son côté, Tamara alimente la jetset de l’époque par des Vénus frivoles aux vêtements moulants qui laissent entrevoir des seins, des cuisses et autres images sensuelles, là où des critiques d’Art à l’œil exercé y voient un « Ingrisme pervers »

    Fuyant le nazisme, tous deux craignant de paraître suspects aux yeux de la menace qui vient de l’Est, ils émigrent en 1939 vers les États-Unis où elle expose dans plusieurs galeries de renom, mais sans plus jamais obtenir le succès d’antan, en dépit de sa renommée propagée par les stars de cinéma. Elle vit à Beverly Hills dans l’ancienne maison somptueuse de King Vidor. Mystérieusement devenue dépressive et très émotive, son style vire peu à peu en direction de nouveaux sujets.Tamara dans son atelier de la rue Méchain La jetset new-yorkaise s’amuse de cette baronne sophistiquée qui peint désormais des natures mortes, des figures abstraites et des visages tristes comme celui de Saint-Antoine. Constat sévère et injuste, comme le reflète la dernière partie de cette exposition, où ses tableaux conservent une grande qualité technique et une belle expressivité. Elle tombera ensuite dans un profond oubli jusqu’à ressusciter au cours des années 1980, dans les intérieurs glamour des stars du show-business, comme Madonna ou Jack Nicholson, sensibles à son hédonisme raffiné.

    Disparue en 1980, sa fille Kizette a dispersé ses cendres au sommet du Popocatépetl, au Mexique où elle s’était retirée depuis plusieurs années.

    D.L

    Une exposition de cette incroyable et talentueuse artiste à voir absolument jusqu’au 8 septembre à la Pinacothèque, place de la Madeleine.



    Tamara et Ira Perrot au Luxembourg


    L'atelier de Tamara, rue Méchain


    Tamara au musée des années 30 à Boulogne-Billancourt

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