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    Bicentenaire 1812 et la Campagne de Russie. Partie XI : La Guerre et la Paix



    Guerre et Paix est le plus grand roman de la littérature russe. Dans cette immense fresque de 1400 pages qui recouvre les épisodes tragiques de l’invasion de la Russie, Léon Tolstoï va bien au-delà de la narration du conflit et des épisodes vécus par ses héros. Il projette un regard saisissant et original sur la condition humaine et la psychologie d’une société faite de fatalisme, d’amour, de courage, de simplicité mystique. Une interprétation peu commune des évènements qui va de pair avec des personnages inoubliables…
    Une histoire au cours imprévisible et inintelligible à l’entendement humain, d’un ordre supérieur, qui se dévoile. Pas une paix qui suit la guerre, mais ensemble, côte à côte, entrelacés dans le mythe. Comme l'Activité et le Repos, la Haine et l'Amour, l’Homme et la Femme, le Bien et le Mal, …en guerre comme la France et la Russie, en paix comme Pierre et Natasha. Une aventure qui devient une leçon sur la quête, qui semble naturelle, de l’être humain vers l’affirmation d’une volonté ou d’une ambition quand il est victime de ses illusions et ne peut échapper à son destin. Ne reste que l’écrasante présence, l’inéluctable exigence de la terre éternelle et des idées que Tolstoï développera par la suite : fatalisme moral, vie en accord avec la terre.

    " Il savait par sa propre expérience qu'on mentait toujours en racontant des faits de guerre, comme lui-même avait menti. Ensuite, la guerre lui avait appris que les choses s'y passent tout autrement qu'on ne se l'imagine et ne le raconte."


    L'histoire se déroule entre 1804 et 1820 et particulièrement en 1812, au moment où les armées napoléoniennes arrivent jusqu'à Moscou. Les héros ne sont pas les « grands personnages de l'histoire » mais des individus dont les actions, cumulées, ne restent pas comme des faits étonnants, mais constituent néanmoins la raison profonde de l’évolution du conflit. Tolstoï nie fermement que les personnages célèbres aient la moindre influence sur les évènements quand ils ne font que les subir, entraînés par la fatalité.
    Le sort des batailles n’est pas issu de géniales manœuvres imaginées par les généraux et exécutées minutieusement par les troupes, mais le résultat d’une grande pagaille, dans laquelle personne n'a la moindre idée de ce qui se passe exactement et qui se joue sur la motivation et le patriotisme des soldats qui prennent part aux combats.Tolstoï - La Guerre et la Paix II chez Folio
    La manière dont l’Armée française, gigantesque, préparée avec soin, conduite par un homme d’exception, invincible, sombrera corps et biens ne peut être que la manifestation d’une puissance supérieure contre laquelle rien ne s’oppose et dont des anonymes sont les acteurs. Déroute de l’extraordinaire armée, qui est encore accentuée par la faiblesse, la gaucherie et, au final, l’inutilité de ses adversaires. Inspiration de laquelle ressort le courage et l’abnégation d’un peuple d’inconnus et de figures de circonstances
    , la force des âmes pures, unies, leur obscur héroïsme et même leur passivité. Le peuple russe, dans son instinct, ses réactions quotidiennes et son solide bon sens, dévore petit à petit l’armée française.

    “Tikhone, qu’on chargea d’abord de toutes les corvées, telles que d’arranger les feux du bivouac, de porter l’eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s’en allait à la maraude et ne manquait jamais d’en revenir soit avec des armes, soit avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait l’ordre. Denissow l’exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.” Pour Tolstoï, le plus grand sage est celui qui n’agit pas et se confie à la Providence. le meilleur général est celui qui laisse faire, dort au conseil de guerre ou lit un roman à la veille du combat comme Koutouzov.

    "On n'attribue aux militaires du génie que parce qu'ils sont revêtus de pouvoir et d'éclat et que la foule des lâches flatte le pouvoir en lui attribuant des qualités qu'il n'a pas. Les meilleurs généraux que j'ai connus étaient au contraire inintelligents ou distraits. Affalé dans un fauteuil, l'uniforme déboutonné, Koutouzov général en chef de l'armée russe, tenait à la main un roman français qu'il referma à l'entrée du prince André en marquant la page avec un couteau. C'était Les chevaliers du cygne, une œuvre de Madame de Genlis”
    L’intuition de l’écrivain réside dans la disproportion évidente entre les évènements et la volonté des êtres humains qui y sont conviés. De cet écart, naitra la tragédie de 1812. Aucun des héros de Tolstoï ne recueillera les fruits de ses efforts et de ses ambitions. Napoléon, bien sûr, mais aussi Koutouzov finalement disgracié, Pierre Bezhoukhov, maladroit, qui s’acharnera à trouver sa voie, Natasha Rostova, perdra amours et rêverie, Anatole Kouragine et André Bolkonsky laisseront leur rêve de gloire à Borodino, la princesse Marie subira l’ingratitude d’un vieux père Voltairien... Tous sont emportés par la force d’un destin qui laisse peu de place au libre-arbitre et en fait, comme Napoléon, des jouets de la providence.
    Incompréhensible pour un occidental, formidable écart, cinquante ans à peine après le triomphe de la raison dans la littérature et la révolution française. Un élan mystique avec, justement, le décor de l’anéantissement des armées qui furent les forces propagatrices des idées nouvelles en Europe.

    “Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères,
    A nos épouses, à nos sœurs,
    A nos représentants, à nos fils à nos mères
    D'anéantir les oppresseurs.
    En tous lieux, dans la nuit profonde
    Plongeant l'infâme royauté,
    Les Français donneront au monde
    Et la paix et la liberté

    La république nous appelle,
    Sachons vaincre ou sachons périr;
    Un Français doit vivre pour elle,
    Pour elle un Français doit mourir.
    Un Français doit vivre pour elle,
    Pour elle un Français doit mourir”



    Le chant du départ – hymne officiel du premier empire

    Pierre Bézoukhov est le personnage principal du roman. Noceur invétéré, fils illégitime d'un comte richissime, il prend le titre et la fortune de son père fortuitement grâce à d’autres, se marie sur demande avec une femme sotte qu’il n’aime pas. Pendant la guerre, il est persuadé d'avoir un rôle crucial à jouer dans l'histoire de son pays pour une stupide histoire de numérologie sur le chiffre 666. Gros et grand, il est émotif, expansif, communicatif, bon et animé d’un courage naïf et d’une simplicité primitive. Enclin à la méditation, il cherche avec inquiétude la sérénité dans la philanthropie, la franc-maçonnerie, la vie mondaine, le vin, le sacrifice, l’amour romantique. Il comprend, devenu mystérieusement sage, qu'il est dirigé par une fatalité lente, que le bonheur de l’être humain est d’accepter avec simplicité ce qui est. C'est pourquoi Pierre n'agit presque jamais et que, lorsqu'il le fait, ses tentatives sont lourdes et gauches. De là, excluant tout acte singulier, ni mystique, ni saint, il adhère à la vérité éternelle et arrive à l'équilibre de la plénitude humaine dans la contemplation.

    “Pendant qu’il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était forcément soumis, que l’homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l’existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, mais de l’abondance. Une nouvelle et consolante vérité s’était aussi révélée à lui pendant ces trois dernières semaines : c’est qu’il n’y a rien d’irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l’homme n’est jamais complètement heureux et indépendant, de même il n’est jamais complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses limites comme la liberté, et que ces limites se touchent : que l’homme couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée, souffre autant que celui qui, s’endormant sur la terre humide, sent le froid le gagner ; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec des souliers de bal trop étroits, qu’aujourd’hui avec les pieds nus et endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu’il avait cru épouser sa femme de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu’à cette heure, où on l’avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie !”


    Natasha Rostova est l’héroïne du roman. Simple, distraite et inconstante, elle aime Boris, puis Anatole, puis André, puis Pierre. Elle est la vie même et la joie sublimée par la douleur et le repentir pour devenir enfin la femme commune et idéale dont l’écrivain fait son principe. C’est elle qui donne au roman cette émotion intense et unique. Natasha couvre naturellement toute la gamme de l’amour et du cœur ; même si sa sensualité est refoulée, aucun effort ne lui est nécessaire pour se faire aimer.

    “André revoyait une soirée à Pétersbourg, pendant laquelle Natasha lui racontait avec entrain comment, l’été précédent, elle s’était égarée, à la recherche des champignons, dans une immense forêt. Elle lui décrivait, à bâtons rompus, la solitude de la forêt, ses sensations, ses conversations avec le vieux gardien des ruches, et elle s’interrompait à chaque instant pour lui dire : « Non, ce n’est pas ça… je ne puis pas m’exprimer… vous ne me comprenez pas, j’en suis sûre !… » Et malgré les protestations réitérées du prince André elle se désolait de ne pouvoir rendre l’impression exaltée et poétique qu’elle avait ressentie ce jour-là… « Ce vieillard était adorable… et la forêt était si sombre et il avait de si bons yeux !… Non, non, je ne puis pas, je ne sais pas raconter, » ajoutait-elle en devenant toute rouge. Le prince André sourit à ce souvenir, comme il avait souri alors en la regardant : « Je la comprenais alors, pensait-il ; je comprenais sa franchise, l’ingénuité de son âme : oui, c’était son âme que j’aimais en elle, que j’aimais si profondément, si fortement, de cet amour qui me donnait tant de bonheur ! Elle se retourna. Pendant plusieurs secondes ils se regardèrent dans les yeux en silence, et ce qui était lointain et impossible devint soudain proche, possible, inéluctable."


    André  et Natasha, au bal de l’empereur (Alessio Bony-Clémence Poésy Adaptation de 2007 par Robert Dornhelm)

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