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    Bicentenaire 1812 et la Campagne de Russie. Partie IV : Les déserteurs



    Alors que les troupes de la Grande Armée s’enfonçaient un peu plus en Russie à la poursuite d’une armée russe en retraite et qui pratiquait la terre brûlée sur ordre de Barclay de Tolly , les soldats de Napoléon commençaient déjà à quitter les rangs…


    Pour nous, hommes du XXIème siècle, et après les grands conflits et les grandes tueries que furent les guerres totales du siècle dernier, la désertion est vue par la société, par la nation comme une tache indélébile, une infamie, une traîtrise ne pouvant conduire qu’à la mort. Sur les arrières du Front, en 1914 et les années qui suivirent, des hommes furent fusillés pour avoir tenté de s’enfuir, ou s’être mutilés, mais ils furent des exceptions en proportion de la masse d’hommes enrôlés , une goutte dans un océan. L’école de la République, les “Hussards noirs” et l’histoire propagande étaient passés par là, dans le sillage des nationalismes de l’époque.

    Mais en 1812, et quelques années auparavant en 1792, durant la Révolution, la mentalité des Français était tout à fait différente. Sous l’ancien régime, il y avait une aversion presque viscérale des Français pour la Milice Royale, c’est-à-dire un corps où des hommes qui tiraient déjà au sort, partaient aux armées du Roi pour plusieurs années. Ancêtre de la conscription, ce système était honni des Français au point que dans les cahiers de doléances de 1789, l’abolition de la Milice Royale se trouvait désignée comme un fléau « enlevant des bras à l’agriculture et des soutiens à leur famille». Le Roi n’avait qu’à se servir des impôts pour engager des militaires. De fait l’armée d’Ancien régime se composait de nombreux régiments à recrutement de mercenaires, dont 12 régiments suisses.

    La République en paix avait aboli la Milice, mais la République en Guerre avait appelé des volontaires sous les drapeaux, puis réquisitionné des hommes par centaines de milliers, durant la levée des 300 000 hommes, la levée des 30 000 de cavalerie ou la levée en masse, la plus célèbre, en 1793. C’est par la force, l’attrait de la prime, le tirage au sort ou la désignation par le vote que ces hommes sont ainsi partis dans les armées républicaines, jusqu’à la création par la loi Jourdan-Delbrel de la Conscription en 1798. L’Empire s’empare donc du système et légifère en codifiant un peu plus, permettant l’achat d’un remplaçant qui pour prix d’argent partait à la place du malchanceux.

    Les premières années, il fut assez aisé de trouver de tels hommes, mais dès 1809, les prix montent, et durant les dernières années de l’Empire, il fut difficile même pour les plus riches de se faire remplacer. Les candidats à la Gloire ou à la mort n’étaient plus si nombreux. En 1812, pour renflouer la Grande Armée qu’il forme contre la Russie, Napoléon fit usage de la conscription. La levée fut durement ressentie, elle demandait un contingent jugé assez fort, dans des classes d’hommes nés entre 1789 et 1794, des classes faibles en nombre du fait de la Révolution et de la guerre à partir de 1792. La légende noire s’est pourtant emparé d’un Empereur dévoreur d’hommes parce que dans l’esprit des Français de l’époque, la conscription n’était autre que la continuation de l’exécrée Milice Royale, un impôt du sang. Ainsi l’Empire durant son existence ne devait mobiliser qu’environ 40 % des hommes en âge de servir… 100 ans plus tard, la République de l’Union sacrée ne devait pas faire dans le détail et enlever plus de 80 % des hommes sans que les Français ne montrent ne serait-ce qu’une légère protestation. C’était le résultat de l’idéologie de la revanche.

    A l’époque de 1812, la rigueur impériale avait durci le ton par rapport à l’épisode révolutionnaire. Si, sous la Révolution, les déserteurs étaient reconduits aux armées, sous l’Empire, ils étaient plus sévèrement punis, mais jamais ou très rarement par la mort. La guerre, n’était pas encore assez totale, elle n’avait pas encore pris ce caractère industriel et totalitaire qui devait être la caractéristique des conflits futurs. Les réfractaires et les insoumis furent ainsi pourchassés, parfois attrapés, dans certaines régions très difficilement, mais assez légèrement condamnés par rapport à nos concepts modernes.
    Certains écopent de quelques années de fers et sont versés dans des régiments disciplinaires, notamment et surtout lorsqu’ils ont désertés avec du matériels, armes et uniformes (crime de droit commun). Les réfractaires eux étaient encadrés et conduit à leurs régiments sous surveillance. Vous imaginez bien, que ces soldats contraints avaient une tendance endémique à tourner les talons à la première occasion.

    Certes, à des centaines de kilomètres du domicile, c’était à l’époque un redoutable défi, mais la dureté des campagnes, la difficulté du soldat à survivre dans des conditions parfois si dures qu’il y eut des cas de suicide, comme en Espagne, amenait des candidats pour la désertion.
    Les chiffres ont été sans cesse manipulés à propos de la Campagne de Russie, et les historiens russes en particulier, ont oublié, ainsi que beaucoup des historiens modernes et pas des moindres, de décrire ce que fut le phénomène de la désertion dans une armée aussi colossale que la Grande Armée de 1812. 100 000, 130 000, 190 000 déserteurs ? La fourchette se trouve probablement entre les deux extrêmes, et montrent l’importance du phénomène. En 1812, sur les chemins sablonneux de la Russie et dans les chaleurs de l’été, l’absence de nourriture, l’impossibilité de vivre sur le paysan, du moins pour les troupes suivant l’avant-garde, pousse des milliers d’hommes à déserter.

    Cela était d’autant plus facile dans les immensités d’un tel pays et dans l’énormité d’une telle armée. Pour survivre, les colonnes qui suivent l’avant-garde, doivent partir ou envoyer des cavaliers à la maraude, pour s’emparer de vivres, de fourrages, de chevaux, de bestiaux ou de charrettes. Ces maraudeurs pour une part échappent à l’autorité militaire, la Gendarmerie ne se trouve pas assez nombreuse, et malgré les ordres de l’Empereur de fusiller les pillards, les soldats souvent ne s’en priveront pas. Quelques maréchaux comme Davout ou Gouvion Saint-Cyr seront très sévères avec les maraudeurs et les déserteurs.
    C’est ainsi que les armées impériales fondent dès les premières semaines de l’invasion, le phénomène allant en s’accentuant au fil du temps, et au fil des misères du soldat.

    La désertion fut aussi le cas, par la nature même de cette armée, une armée constituée de peuples si différents et parfois si peu enclins à se battre pour une cause obscure. Prussiens, Autrichiens, Allemands de la Confédération du Rhin, Bavarois, Saxons, Westphaliens, Italiens, Hollandais, Flamands, Croates, Polonais, Portugais et tant d’autres ! Parmi ces troupes étrangères au service de la France se trouvaient bien sûr des troupes d’élite et à la fidélité éprouvée, ce fut le cas notamment souvent des soldats polonais. Mais parmi les autres, les fidélités et les motivations étaient parfois très froides.
    Ce fut avant tout dans ces contingents que la désertion fit également des ravages, et ces déserteurs, formèrent parfois de redoutables bandes de maraudeurs en marge de l’Armée et qui causèrent de sérieux problèmes. S’ils marchèrent parfois au canon par un sursaut de fierté patriotique, la plupart évoluèrent aux marges du crime et de la rapine. D’autres se fondirent dans la population au point que beaucoup firent même souche dans les contrées où ils arrivèrent par le biais des hasards et de l’accueil plus ou moins chaleureux des habitants. 100 000, 140 000 hommes qui disparaissent dans la nature avec parfois armes et bagages cela ne fut pas rien, une vraie embolie.
    Elle était due en grande partie à la monstruosité de cette armée, difficilement manœuvrable, difficilement nourrie aussi et vite affaiblie par les marches, la faim, les conditions de vie, la lassitude, la peur, l’incompréhension.

    Ces hommes qui désertent n’avaient en effet pas l’impression de commettre un crime au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Ils étaient certes montrés du doigt et la Révolution et l’Empire luttèrent contre le fléau, mais sans l’éducation d’un peuple, sans la marque du temps, la formation de générations entières comme ce fut le cas en 1914, le soldat de 1812, avait de fortes tendances à vouloir rentrer paisiblement chez lui.
    L’Empereur en s’emparant du pouvoir en 1799, d’abord Premier Consul, puis Consul à vie, avait dû dès 1800, puis en 1802, proclamer une amnistie pour les déserteurs et réfractaires français… ils étaient sans doute environ 400 000 à cette époque ! La répression d’une telle masse d’hommes était tout simplement impossible, et l’Empire en commençant à durcir le ton ne devait jamais pouvoir, même en formant des colonnes mobiles de recherche des déserteurs endiguer le problème, seulement le réduire et jamais le résoudre.

    Les meilleures troupes où celles conduites par des officiers aussi économes et sévères que le Maréchal Davout, ne devait perdre dans leur marche aller, jusqu’à Moscou, que 50 % de leurs soldats…
    50 % ! Le nombre donne le tournis s’il est comparé avec les troupes qui entrèrent en Russie, et celles des troupes qui restèrent sur les arrières. Ce phénomène, bien connu des historiens militaires de cette époque, s’appelle l’attrition, ou l’usure. La désertion nous le voyons, avec la maladie, composaient les causes principales des pertes. Le manque de ressources, cruel en Russie devait aussi fournir de puissantes raisons pour le départ, un soldat mal nourrit est un déserteur potentiel.

    Faber du Faur, officier wurtembergeois ayant servi dans la Grande Armée évoque dans ses mémoires, les difficultés importantes de ravitaillement :

    « Aux environs de Jenolami, le 12 juillet 1812 : Nos soucis et nos peines se renouvelaient de jour en jour, et ces sortes de scènes se répétaient sous mille formes différentes (la maraude, le fourragement). Cependant, l’on pouvait, pour ainsi dire, admettre avec certitude que chaque détachement un peu considérable que l’on envoyait à la recherche des vivres, ramenait avec soi quelque juif qui lui servait de compagnon de route, de guide et d’interprète, et que la force, ou l’amour du gain, ou l’un et l’autre avait attaché à la suite de la troupe. Ce ne fut que sur le sol de l’ancienne Russie, derrière Smolensk, que ces compagnons de route disparurent, et avec eux un moyen de plus de pourvoir à la subsistance de l’armée ».

    Source : Laurent Brayard http://french.ruvr.ru/2012_06_24/Campagne-de-Russie-1812-histoire/ La Voix de la Russie Голос России
    http://french.ruvr.ru/2012_07_15/campagne-1812/




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