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La débâcle de 1940 : Tout va très bien, Madame la Marquise

Le personnel politique radical-socialiste de la troisième République avait un penchant avéré pour les femmes de théâtre ou de la chansonnette. Cela se faisait, bien sûr, au vu et au su de tout le monde et répondait en écho à une coutume bien ancrée dans la tradition des monarques et de leurs favorites depuis Agnès Sorel jusqu’à Zoé Victoire. Aristide Briand et la comédienne Berthe Cerny, Joseph Paul-Boncour et l’actrice Marie Ventura, André Tardieu avec son célèbre fume-cigarette et Mary Marquet, Georges Mandel et Béatrice Bretty, Yvon Delbos et Germaine Rouer, Guy La Chambre et la chanteuse Cora Madou : Galerie des couples fameux au rayon des indiscrétions de la vie parisienne.

Les présidents du conseil se succédaient et les potins fleurissaient, mais très souvent à la rubrique spectacle et dans la bonne humeur. Cela changea au cours des années Trente et le destin de deux de ces liaisons se confondit avec les évènements les plus tragiques auxquels le pays ait eu à faire face depuis longtemps.
            
Ray Ventura : Tout va très bien, Madame la Marquise (1935)


Les infortunées se nommaient Marie-Louise de Crussol et Hélène de Portes et montraient plus d’aisance dans les salons feutrés et les cabinets secrets que sur les planches, noblesse oblige. Elles avaient lié leur destin à deux oisillons prometteurs du temps de la république sociale : Édouard Daladier et Paul Reynaud.

La première impressionnait par son origine illustre, ses manières mondaines et son tempérament “éclairé”. Cavalière émérite, diplômée de sciences-po, elle fréquentait les vernissages, concerts brillants et tenait salon au 103 rue Henri-Martin où trônaient les armes prestigieuses des Crussol d’Uzès. C’est plus qu’il n’en fallait pour dompter le “taureau du Vaucluse” qui avait l’habitude de rouler ses cigarettes. Inconsolable, depuis la mort de sa femme en 1930, qui, très cultivée, lui avait fait découvrir Paris, son histoire, ses rues et son estrade : le Palais-Bourbon. La “Marquise Rouge” , ainsi nommée pour ses relations avec la gauche fortunée lui fera maintenant découvrir et apprécier un havre de paix à la Celle-Saint-Cloud : la Châtaigneraie. Il fallait bien un peu de repos à celui qui fut évincé après les scandales qui ont conduit au 6 février 1934 mais reviendra pour signer les fameux accords de Munich en 1938. Toujours hésitant, toujours ne sachant que faire, pensant une chose et son contraire, il revint de Munich pensant qu’on n’éviterait pas la guerre. Pacifiste malgré lui et sans illusions, tout l’homme était là. Et la marquise ne se prive pas d’en répandre la contradiction dans Paris. Cette ambition mondaine se perdra dans la débâcle, la fuite vers Bordeaux, la fin de la république, le “Massilia”. La belle marquise ne se rendra jamais au château de Chazeron où Édouard attendra, abattu, le procès de Riom.
À 500 mètres de la Châtaigneraie, dans la “petite maison de poupée”, roucoulait le couple d’amoureux que formait la comtesse Hélène de Portes avec Paul Reynaud. Les deux voisins se jalousaient férocement aussi, quand celui-ci remplaça Daladier en mars 1940 à la présidence du Conseil, suite à l’invasion de la Belgique par les Allemands, ce fut l’apothéose, car à partir de ce jour, tout alla de mal en pis. À la différence de Marie-Louise, qui pérorait mais laissait en paix les cabinets, la comtesse, née Rebuffel, négociants marseillais, comptait bien jouer son rôle en politique et après avoir donné deux enfants à son mari, se considérait libre de suivre celui qu’elle aimait. Brune séduisante, elle devint en toute simplicité celle dont les avis couraient partout et montaient jusqu’à la présidence du conseil. Le “perroquet” , ainsi l’appelait Winston Churchill, jacassait partout et tout le temps et exaspérait les chancelleries par ses sottises, sa voix aigüe, son verbe haut. Paul Reynaud , amoureux d’une grande bonté, laissait faire.

Moins de trois mois après l’arrivée de son chéri au pouvoir, la belle comtesse devint folle de voir s’écrouler son rêve de grandeur et prit peur à l’arrivée des Nazis. Surexcitée, elle oscilla entre une attitude défaitiste, méfiante à l’égard des Anglais, armistice, d’un côté et la résistance sur un front qui n’existe plus ou réduit breton, de l’autre. Dans ces terribles journées de Juin, elle trouve toutefois le temps d’évoquer son mariage avec “Paul”, l’annulation de son mariage, on veut se marier à l’église et son souhait de “vivre à la campagne”. Le couple arrive à Bordeaux le 15 juin et loge à l’Hôtel Splendid. Le 16, Hélène pense encore pouvoir sauver Paul dans un gouvernement d’armistice présidé par Philippe Pétain, mais elle déchantera vite. Le 16, donc, Paul donne sa démission et Albert Lebrun demande à Pétain de former un gouvernement pour négocier ce qu’il reste à négocier, c’est-à-dire pas grand-chose, avec des hommes à lui. Le lendemain, Charles De Gaulle, secrétaire d’État de Paul Reynaud, lucide, part pour Londres dans un avion anglais. Pour Paul et Hélène, tout est fini.
L’aventure se terminera tragiquement le 28, près de Sète où le couple se trouve, sur la route des Alpes pour se “ressourcer”, lui est de Barcelonnette. Dans le lieu-dit La Peyrade, Paul propulse inexplicablement sa voiture contre un platane. Hélène est tuée sur le coup et sa tête à moitié arrachée.

Dans son journal, il écrira :
 “qu’il cherche une raison de vivre, une autre vie, Jusqu’ici joies…, voluptés délicates…, c’est fini…”.
Enfermé au château de Chazeron, avec Édouard Daladier, ce sera Mme Reynaud, pourtant séparée officiellement depuis huit ans de son mari, mais toujours généreuse, qui lui portera des vivres.