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    Montmartre : Les lieux de légende d’Olivier Renault

    Suite aux lieux de légende du Montparnasse des années 20, paru en 2013, Olivier Renault remonte le temps vers Montmartre. Il prend à son tour la fameuse ligne de métro numéro 12 ouverte en 1911 vers la butte, celle qui permit aux nombreux artistes de balancer entre les deux pôles artistiques de Paris. Il n’y aura de cette lointaine époque plus guère de verdure, de treilles, de moulins ou de fêtes champêtres, mais des lieux de légende qu'il collecte avec virtuosité et précision. Bienvenue à cette géolocalisation érudite du temps des cerises...



    Si Montparnasse n’existait que très peu avant le Xxe siècle, il en allait tout autrement de Montmartre qui affichait déjà une longue histoire lorsque les guinguettes fleurirent aux quatre coins du monticule. Le village célébrait depuis longtemps ses héros. Les druides venaient sûrement déjà couper le gui sur le mont du martyre de Saint-Denis. Devancier d'une longue procession de malchanceux, ce dernier fut décapité par les romains, mais ramassa sa tête et la porta humblement avant de disparaître, laissant pour toujours cette passion des drames alimenter les histoires sur cette colline, à commencer par son nom : « Montmartre : mont martyrum : le mont du martyre » D’ailleurs, un clou de la Passion du Christ repose, dit-on, dans la crypte de l'église de Montmartre, c’est dire.

    Le 15 avril 1534, c'est encore très loin et dans cette crypte que se réunirent un juif, un portugais, quatre espagnols dont Ignace de Loyola et un français pour fonder la compagnie de Jésus à l'assaut du monde. L’ordre religieux le plus puissant du monde et le plus redouté pour sa perspicacité est né des entrailles de la butte. A sa surface, quarante moulins veillaient à ce qu’on ne les dérange pas, les protégeant sous leurs ailes. Ils sont encore 2 de nos jours, sans compter le Moulin Rouge, à veiller les aventuriers.

    Moulin Rouge-®Parigramme
    Le Moulin Rouge,boulevard de Clichy.Carte postale recolorisée

    Ce sacré moulin, connu dans le monde entier est rouge du sang d'un rebelle. Celui du chef des meuniers qui pris la tête de la résistance armée devant les cosaques russes en mars 1814 et qui en retour le crucifièrent sur les ailes de son moulin. Pendant deux jours et deux nuits, les montmartrois virent tourner le moulin rouge de sang avec ses membres cloués tournoyer au vent et grignotés par les corbeaux du voisinage, plutôt habitués aux raisins verts. Madame Debray détacha minutieusement les reliques mortelles et les porta sanglotante au cimetière Montmartre. « Te souviens-tu » disait-elle, prostrée devant les lambeaux de sang, racontèrent les témoins. Ce n'est pas cet épisode de la bataille de la barrière de Clichy qui inspira Horace Vernet et qui figure en bonne place au musée du Louvre, ce n'est pas Debray mais Moncey qui occupe le centre de la place de Clichy et tous ces touristes qui fréquentent les revues champagne ne se soucient ni de l'un , ni de l'autre.

    Horace VERNET (Paris, 1789 - Paris, 1863)
    La bataille de la Barrière de Clichy par Horace Vernet , peintre montmartrois

    En juin 1848, nouvelle bagarre, mais cette fois ce sont les républicains de Cavaignac qui traquent les insurgés, ouvriers pour la plupart et les exterminent au fond des carrières de craie après leur avoir promis « du travail pour tous ». Beaucoup sont pères, oncles, cousins, voisins de ceux qui refuseront de rendre ces canons « qu’ils avaient payé de leurs sous » aux prussiens en 1871. Ils sont fils de Blanqui, l'insurgé, l'enfermé, de Clémenceau, maire de montmartre, de Gambetta, le « fou furieux » qui s’envola de la butte à bord d'un ballon : l’Armand Barbès pour « soulever la province » ….. en rêve. Ils seront traqués, pourchassés comme des bêtes, sabrés eux-aussi et finiront comme leurs aînés dans les fosses communes. La commune de Paris est née sur la butte, d'une insoumission et d’exécutions sommaires. Un monument blanc comme neige est officiellement chargé d’en faire oublier les crimes.
    Pas très loin, la nouvelle statue du chevalier de la Barre, martyr des lumières celui là, brûlé vif pour n’avoir pas salué une procession, nargue la basilique à ses pieds. La statue précédente avait été renvoyée dans les flammes. C’est ainsi à Montmartre, le tumulus est la matrice rouge des socialistes, comme celle des libres-penseurs, comme la consécration blanche au sacré cœur de jésus. Chacun y trouve son martyre.

    Statuaire en bronze d'Armand Bloch (détruit en 1941).
    Le Chevalier de la Barre. Statuaire en bronze d'Armand Bloch (détruit en 1941).

    Dieu avait donc choisi Montmartre après le mont du crâne. Mais en 1875 , c’est un jeune homme très doué qui plante son chevalet devant le moulin de la galette, il s’appelle Auguste Renoir. Il n’est pas le premier et d’autres viendront ensuite, mais il reste de loin le plus brillant et prédestiné très tôt à œuvrer pour le mythe. Qui ne connaît ce film d'archives où son fils jean, le cinéaste, lui enroule les pinceaux autour du bras pour qu'il continue à peindre en dépit de ses rhumatismes ? Le vieil homme apeuré par la caméra en avait connu d'autres. Le siècle n'était pas encore terminé que Renoir vivait déjà dans la misère. Au café Guerbois, des affamés s’y côtoient, ils s’appellent alfred Sisley, claude Monet, edgar Degas , camille Pissarro. Des « refusés », des « impressionnistes ». Dans la boutique du père Tanguy, 14 rue Clauzel, on voit des Van Gogh ( qui habite rue Lepic) , du Gauguin, du Cézanne. Le broyeur de couleurs, qui avait fait le coup de feu en 1871 captait ses martyrs par la possibilité d’être payé en nature et amitiés. Au 12 rue Cortot, adresse devenue aujourd'hui le musée de Montmartre, Auguste Renoir avait son atelier, mais celui qui s'y trouve reconstitué aujourd’hui est celui de suzanne Valadon et de maurice Utrillo, son fils maudit.

    atelier valadon & utrillo - musée de Montmartre
    Atelier de Suzanne Valadon et Maurice Utrillo reconstitué au musée de Montmartre

    Quand s’achevait le siècle, la légende s’installait, le soir tombait sur la butte rouge et Aristide Bruant chantait :

    « Je cherche fortune
    Autour du chat noir
    Au clair de la lune
    A montmartre le soir »

    et Renoir avait quitté la butte.
    Auguste Renoir Autoportrait
    Auguste Renoir, la superstar de Montmartre vue par lui-même

    Le dernier acte se déroule au 13 de la rue Ravignan, dans un garni de chaises branlantes sans eau , ni feu, de tentures délabrées où traînent des boites de sardines éventrées. C’est cette misère que partagent pablo Picasso et un poète du nom de max Jacob. Dans ce bateau lavoir, dans ces corridors humides et déglingués, circulent les ombres d’Appolinaire, de van Dongen, de mac Orlan et d’autres qui débarquèrent sur le martyrum avec leurs rêves de gloire sans savoir ce qui les attendait. Braque, Léger, Matisse et d’autres venus de plus loin : Chagall, Brancusi, Pascin… Que ce soit pour fuir le désespoir ou les touristes qui commençaient à débarquer à leur tour, beaucoup prendront la ligne numéro 12, Picasso en tête pour suivre leurs muses vers le mont Parnasse. Même Braque, rétif, y viendra , en dernier, mais avant cela, le cubisme est né à Montmartre et les demoiselles ne sont pas nées en Avignon.
    D.L

    Montmartre, les lieux de légende  - Olivier Renault sur France Bleu - 1

    Montmartre, les lieux de légende - Olivier Renault sur France Bleu - 2


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