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    Exposition “Goudemalion” aux Arts Décoratifs



    Le Musée des Arts Décoratifs à Paris nous présente la première rétrospective Jean-Paul Goude : Goudemalion. Directeur artistique, scénographe, dessinateur, l’artiste transforme la réalité par des codes vestimentaires, des montages photos, des publicités et restera probablement à la postérité pour sa création du défilé de 1989. D’ailleurs, la locomotive, monstrueuse, trône  dans l’exposition avec une des fameuses poupées automates géantes. Les images de cette parade, pourtant très réussie, assez exceptionnelle même, ne sont malheureusement qu’à peine visibles au ras du sol.

    C’est très dommage, car le plaisir de cette exposition se trouve justement dans les images qui reviennent de cette année là. Que vous soyez ou pas sensibles à ce créateur, elles vous donneront peut-être l’occasion de vous souvenir. Pour certains, comme le Goudemalion, ce furent les années du Palace, des paillettes, de Grace Jones. Pour d’autres, les années de bien d’autres choses, très différentes, retour sur une année mythique, c’est l’heure où les souvenirs se ramènent…


                                   

    La parade sur les Champs-Elysées était éblouissante, pour le bicentenaire de la Révolution Française. Politiquement, l’occasion était inespérée de magnifier une certaine vision du passé et leurs idéaux dans un grand rassemblement mythique de tous les peuples de la terre, un grand défilé onirique et multi-ethnique. C’était l’époque de la “gauchopouvoir”. Resteront dans toutes les mémoires le son des tambours sauvages et des cornemuses. Les images de cette “internationale” des peuples qui va, descendant l’avenue à la tombée de la nuit, sous les giclées d’artifices, au milieu d’une clameur frissonnante de plaisir, des hô ! des hâ ! le peuple de Paris gémissant, en plein rêve, celui de la grande Révolution offerte au monde comme un cadeau… A la Concorde, une Vénus callipyge noire enturbannée en bleu, blanc et rouge, comme portée par le vent de l’Histoire, chantait une Marseillaise version  “Droits de l’Homme”. Stupéfiant.


    J’avais envie de faire défiler ceux qui ne défilent jamais, de jouer avec les codes, les clichés tout en les subvertissant. Le thème central était les droits de l’homme, la multiplicité des ethnies, la mixité sociale ; nous étions au plus fort de l’utopie multiraciale. C’était un défilé très idéaliste, à la gloire de la famille humaine, qui devait se dérouler devant de nombreux chefs d’Etat, et célébrer l’idée de la Révolution en la sublimant”
      reconnait, lucide, le Goudemalion.

                        
    Cette année là, Fukuyama parlait de “la fin de l’Histoire”, de l’humanité parvenue à son zénith, la publicité donnée par les intellectuels d’alors à cette théorie grotesque donne une bonne idée de l’aveuglement ambiant. On assistait
    aussi à la naissance de deux monuments des grands travaux Mitterandiens : la pyramide du Louvre et l’opéra Bastille. L’homme était friand de symboles, cultivé et connaissait bien l’Histoire, mais il fut pris au dépourvu lors de la chute du mur de Berlin et face aux révolutions à l’Est, particulièrement en Pologne et en Roumanie, désignées dans les médias, par une curieuse perversion du langage, comme des “démocraties populaires”.

    Les commémorations du passé sans-culottes et du bonnet phrygien parurent alors bien surannées devant ce qu’il faut bien appeler un évènement historique “live”, filmé en direct par toutes les télévisions du monde. Cela d’autant que ce qui s’effondrait alors, c’était le socialisme de l’Est, qu’on critiquait officiellement, mais qu’on savait un allié bien pratique sous le manteau, soutien idéologique, contrepoids aux Américains et très apprécié de ces mêmes intellectuels dont je parlais un peu plus haut : si tout le monde se réjouissait en public, en privé, il en allait tout autrement. Car, au fond, quiconque connaissait un peu le passé, savait ce que pouvait signifier une Allemagne réunifiée et la fin du Communisme : un bouleversement géopolitique pour nous, un avenir plus qu’incertain quand depuis la fin de la guerre on avait toujours pesé sur la balance les deux faces froides de l’humanité : souriant à l’un, minaudant vers l’autre, sans vouloir choisir son camp. Le comble de l’hypocrisie fut lors des massacres d’étudiants chinois de la place Tien-An-Men.  la suite montrera que les élites n’ont jamais pu ou su sortir de cet étau : On ne change pas facilement, surtout à contre-cœur, ce qui sera la cause d’un discrédit croissant par la suite.
    Goudemalion1989 est, peut-être, le vrai commencement du XXIe siècle. Cette année là, Tim Berners-Lee présentait le protocole http et le www (world wide web) aux chercheurs de Zurich. Moi, je terminais mon projet de fin d’études sur mon Minitel, tard, très tard dans la nuit. Après, je sortais beaucoup, pas au Palace, pas assez de fric, mais dans une boite minable de la rive gauche qui offrait l’avantage de fermer si tard que je pouvais prendre le premier métro pour rentrer. On a du mal à imaginer, il faudra bien un jour le raconter, ce qu’étaient les boites et la vie nocturne à cette époque-là, je veux dire avant le SIDA. L’insouciance des rencontres d’un soir, les délires effrénés dans la fumée permanente et la House Music ou quand Kaoma chantait la lambada. Quand les soirées se concluaient au whisky coca dans des appartements sordides de banlieue où vous n’oseriez pas aller aujourd’hui même si je vous donnais 200 euros
    .

    Grace Jones chante la vie en Rose

    Je ne remuais pas aux sentiments quand Goudemalion faisait sa publicité sur Perrier. Comme tout le monde, il
    avait aussi son délire, on le voit bien dans cette expo, essentiellement des femmes que Jean-Paul Goude a aimées, coupées et découpées, décalquées assurément : Radiah, Toukie, Grace Jones, Farida Khelfa"La femme c'est tout, je n'existe que par rapport à elle et à ce qu'elle pense de moi , Je ne veux pas la changer, je veux la faire aimer par les autres". 

    Si pour nous, les modestes, combis blanches et lunettes noires, qui devions nous trimballer dans les cités avec nos poules, pour d’autres, c’était la grosse, la très grosse fiesta : “l’homosocialité”, ça proliférait, et ça tenait le haut du pavé, au Palace, les stars du porno s’exhibaient avec des tenues percées au bon endroit pour des verges fluorescentes, ou quand l’association “Santé et plaisir gai” organisait sa deuxième jack-off party internationale, pendant 3 jours, dans un château en Touraine.
    A Cannes, cette année là, “sexe, mensonge et vidéo” remporta justement la Palme d’Or et pas très loin, Brigitte Bardot écrivait au maire de Saint-Tropez pour se plaindre : « L’impudeur, l’exhibitionnisme, le vice, le fric, l’homosexualité sont devenus  les symboles tristes et dégradants du village dont vous avez la responsabilité ». Roger Peyrefitte racontait la vie sexuelle extravagante de Dali qui venait de nous quitter : “…des séances à peindre des culs , des camions  de jeunes garçons, des partouzes contemplatives…”. etc. etc. Personne
    n’imaginait la suite…
    GoudemalionLe reflux commença cette année là. Au début, insouciants, on racontait en rigolant que chopaient la maladie ceux qui faisaient l’amour avec des singes, morts de rire qu’on était, puis les nouvelles se faisaient plus fréquentes, voire omniprésentes, beaucoup de personnes célèbres, et le rire devenait jaune. Mon premier souvenir glauque, c’est Thierry Paulin, qui avait eu la mauvaise idée de trucider une vingtaine de pauvres vieilles à Paris avant de mourir du HIV à 26 ans. Puis d’autres, plus innocents, Rock Hudson, l’acteur, Guillaume Garnier, du musée de la mode, Sylvester, “reine” du Disco, Jean-Paul Aron, philosophe, Robert Mapplethorpe, photographe “érotico-social”, Bette Davis, Sylvana Mangano, actrices etc. Beaucoup de people et beaucoup d’inconnus, la liste est longue. Début Mars, le sida avait tué au total 48.582 personnes aux Etats-Unis, soit davantage que d’américains morts au Viêt-Nam.
    Nous tombions du ciel, du haut de nos vingt pommes, et étions pris d’une grande peur. c’était cela 1989



    C'est fou c'qu'on peut voir tomber - Quand on traine sur le pavé Les yeux en l'air - La semelle battant la poussière - On voit tomber des balcons des mégots des pots d'fleurs - Des chanteurs de charme  - Des jeunes filles en larmes et des alpinistes amateurs - Tombés d'en haut comme les petites gouttes d'eau - Que j'entends tomber dehors par la f'nêtre”
      J.Higelin – Tombé du ciel (1989)


            

    En 1989, Higelin chantait “tombé du ciel”


    Dans les métamorphoses d’Ovide, les Propétides sont des femmes vivant sur l'île de Chypre, mi-prostituées, mi-sorcières  et qui se livrent à des sacrifices humains en dévorant leurs hôtes. Refusant d’aimer Aphrodite-Amour, la déesse les punit en allumant dans leur cœur le feu de l'impudicité. Elles finirent par perdre toute honte et furent transformées en rochers. Pygmalion, un sculpteur, outré de tant de débauches, s’éloigna de la ville maudite et s’isola pour créer une statue de femme d'une telle beauté qu'il en est tombé amoureux, tellement amoureux qu’il demanda aux dieux de donner vie à cette statue : la déesse Aphrodite l'exauça. Il aura d'elle deux filles dont Paphos, la superbe ville de l’île de Chypre et ses mosaïques surprenantes qu’on peut encore visiter aujourd’hui. Goudemalion, Goude pygmalion, on le comprend bien, étrange, baroque, avec ses muses, ses créatures, mais surtout il redonne vie à un autre genre bien particulier de créature : une singulière époque qui est maintenant bel et bien statufiée. C’est une impression étrange de la voir se ranimer.


    Goudemalion, Jean-Paul Goude, une rétrospective : du 11 novembre 2011 au 18 mars 2012

    http://www.lesartsdecoratifs.fr/francais/accueil-292/une-486/francais/arts-decoratifs/expositions-23/actuellement/dans-la-nef/goudemalion-jean-paul-goude-une/

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