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    Exposition “Fichés” à l’Hôtel de Rohan-Soubise (Musée des Archives Nationales)




    En 1832, une ordonnance de Louis-Philippe Ier abolit la flétrissure, c’est-à-dire la marque au fer rouge qui permettait de reconnaître les condamnés. Un an plus tard naissait le modeste premier “registre général des condamnations” à base de fiches individuelles.
    Un siècle plus tard, le 27 octobre 1940, la “carte d’identité de Français” est rendue obligatoire pour tous.
    C’est l’histoire de l’identification systématique (policière au début puis générale) que nous raconte l’exposition des Archives Nationales. Evolution naturellement liée à la photographie puisque, si avant 1853, identifier consistait à établir un signalement écrit accompagné d’un dessin, l’invention de la photographie a permis de s’affranchir de la mémoire visuelle. On nous signale toutefois que les magistrats et les policiers ont continué curieusement à considérer l’image comme un moyen d’identification moins fiable.

    L’exposition est très riche puisqu’elle couvre 2 étages et de nombreux thèmes d’investigation, qu’ils soient criminels ou politiques. Parallèlement, c’est l’extension de l’identification à l’aide des mêmes éléments qui ont conduit au fichier central puis à la carte d’identité. On voit très clairement les origines du renforcement du contrôle d’identité : l’augmentation de la criminalité et les bouleversements politiques au XIXe siècle. L’exemple de la commune de Paris est à ce titre révélateur puisque la répression entraîna un fichage systématique des “suspects” sans équivalent dans le passé et la reconstitution des fichiers après l’incendie de la préfecture de  police alors que beaucoup se croyaient à l’abri de vérifications rétrospectives.

    Le système de l’identité judiciaire sera normalisé par Bertillon, en utilisant simultanément la photographie face/profil et l’anthropométrie (mesures). Nous sommes en 1879. En 1881, sa méthode “scientifique” aura un premier succès en permettant d’identifier un délinquant récidiviste. Un atelier de pose est reconstitué à l’exposition, similaire à ceux installés dans les préfectures et qui permettaient de s’affranchir de photographes professionnels.
    Dès lors, il devient possible pour l’historien de reconstituer les grands groupes de délinquants qui peuplaient les tribunaux au tournant du XXe siècle : les anarchistes comme Ravachol, les criminels comme Landru, beaucoup de voleurs, de femmes soumises (en maison close) ou de prostituées “libres” ou clandestines, de trafiquants en tout genre comme cette femme surprenante représentée sur l’affiche, arrêtée pour trafic de stupéfiants, mais aussi les politiques, les Dreyfus, Zola, syndicalistes, monarchistes, bonapartistes identifiés sur des photos personnelles ou découpés sur des photos de groupe.

    Petit à petit, le périmètre s’élargit.
    Jules BonnotClémenceau perfectionnera encore le système pour ses “brigades du tigre” dont on peut voir un extrait de l’adaptation télé. Autres reliques saisissantes, celles de la bande à jules-joseph Bonnot. Mécanicien doué, excellent conducteur, fréquentant les milieux anarchistes, il est inconnu à Paris, mais les fiches de recherches transmises faciliteront son identification sur tout le territoire en 1912.
    La grande guerre marque un tournant majeur de l’identification qui est étendue à la sphère civile : invalides, mutilés, pensionnés, veuves de guerre, mais aussi personnels des services publics, associations sportives ont des fichiers au même titre que les prisonniers, les déserteurs, les étrangers, surtout russes (voir Trotski), espagnols (voir Picasso)  ou allemands (voir Hitler), les nomades, les forains, les poètes, tous considérés comme espions potentiels (voir Mata-Hari). Le fichier central contient 7 millions de fiches en 1939 et le décret du 24 octobre 1940 l’étend à tous les Français puisque la carte d’identité a obligatoirement un double, secret, dans les préfectures ou au niveau central. Ces informations seront, bien sûr, utilisées par Vichy dans sa politique de collaboration avec l’Allemagne et par le régime Républicain à la fin de la guerre pour traquer ces mêmes collaborateurs en fuite.fiche Adolf Hitler annotée "le Mussolini allemand"

    Suite aux drames, les dispositifs “d’encartement” feront débat et ce n’est qu’en 1955 que reparaîtra la carte d’identité (facultative) et l’apparition de l’informatique dans les années 1970 modifieront en profondeur les modalités d’identification des individus par une puissance de traitement jusqu’ici inconnue à tel point qu’une loi “Informatique et Libertés” verra le jour en 1978 devant la menace (droit de consultation des données).
    L’exposition s’achève sur ces éléments. Outre le caractère historique de cette reconstitution passionnante, il est intéressant d’observer comment, commencée par la lutte contre la délinquance récidiviste, son extension est progressive à toutes les catégories de la population, avec comme moteur principal l’insécurité grandissante des deux derniers siècles.

    Cependant, on ne peut s’empêcher de penser que l’histoire n’est pas terminée car, aujourd’hui, l’ensemble de la population peut tenir sur une clé USB et je serais curieux de savoir quelles informations sont capturées par les services de renseignements sur l’Internet ou les réseaux sociaux. Par ces leçons de l’Histoire, on ne peut qu’être rappelé à la vigilance et à la prudence sur les données échangées et trop librement  divulguées (exemple). Cette exposition a le mérite de nous concerner directement alors que s’amorce le virage de l’authentification fiable dont nous sommes très proches, technologiquement parlant, sur l’Internet. Jeanne B., la jeune trafiquante de drogue de l’affiche qui vendait de l’opium dans les tranchées en 1914, ne pensait sûrement pas, quand son portrait a été capturé, que cela lui vaudrait de devenir célèbre un jour. A voir absolument.
    Jeanne B., opiomane 1912

    Podcast de l’exposition “Fichés” sur France-Culture : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-identites-de-papiers-34-2011-09-28.html
    Jusqu'au 26 décembre. Ouvert tous les jours sauf mardi et jours fériés, de 10 heures à 12 h 30 et de 14 heures à 17 h 30. Le samedi et dimanche de 14 heures à 17 h 30. Site de l’exposition :
    http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/musee/musee-exposition-fiches-identification.html

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