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    Les amourettes insignifiantes de Denis Diderot

    Statue de Denis Diderot sur le boulevard Saint-GermainLa statue de Denis Diderot à Paris, par Gautherin, est située place Jacques-Copeau, à une centaine de mètres de l’endroit où il passa une bonne partie de sa vie avec sa famille (1).
    Il aima cette ville et ne quitta pratiquement jamais son quartier.
    S’il conserva pour Langres, sa ville natale, un souvenir ému, il connut le quartier Latin mieux que quiconque et la montagne Sainte-Geneviève devint le théâtre de sa vie. Destiné à devenir prêtre et tonsuré à 14 ans, il commença au Lycée Louis-Le-Grand un parcours que tout le monde voyait brillant, trop brillant même. De chez les jésuites, qui passaient pour savoir dépister les intelligences précoces, il s’enfuit, en face, au collège d’Harcourt (4) chez les jansénistes, puis à la Sorbonne mais dévalait souvent la rue Saint-Jacques, pour se perdre dans les bouges de la ville, tout en reniflant chez les parcheminiers ce qu’il savait être bien et beau. Il connaissait son talent pour traduire le grec, le latin, le français puis l’anglais, très à la mode anglomaniaque,  et survécut en déchiffrant Hume, Stanyan, Shaftesbury et Chambers. Il faillit se paumer définitivement, comme le Rakewell d’Hogarth, il connaissait assurément l’histoire, mais, chercheur obstiné, tout l’intéresse, le passionne, l’émerveille avec un but : croiser Voltaire sur sa route. Il a trente ans en 1743.
    Si les jeunes filles de la Comédie-Française, alors rue de Buci, l’obsèdent au point d’y passer des jours et des nuits, s’il connaît la faim dans de sombres et misérables tanières rue du Vieux-Colombier ou des Deux-Ponts, c’est bien l’amour qu’il rencontre avec Antoinette Champion, la fille de sa lingère, qui loge rue Boutebrie, en plein quartier latin et qui lui fait découvrir l’amour fou. Les étés sont brulants et les hivers glacés, il a des engelures aux doigts, mais Nanette est là et il l’épouse clandestinement, contre la volonté de son père, dépité de le voir sombrer. Il meurt de faim, mais est éperdument amoureux et ils s’installent rue Saint-Victor, près de la place Maubert. Toujours sans le sou et troublée par la disparition prématurée des petits Diderot, la mortalité infantile est énorme, sur quatre enfants, un seul survit, Nanette est souvent enceinte, souvent malade, indisponible donc délaissée, le couple se fend.
    Diderot reprend sa vie d’avant, souvent au café Landel, rue de Buci, au Procope (2), ou encore à la Régence (3), il trouve en Madeleine de Puisieux une muse qui le pousse à écrire et lui révèle son talent. Il était précepteur, journaliste, rédacteur de sermons pour les prêtres, écrivaillon public, il va devenir écrivain. Elle n’a pas la beauté de Nanette, mais lui fait découvrir le libertinage et les plaisirs acrobatiques et, surtout, les salons élégants de la rive droite. Dufort de Cheverny s’est dit frappé par le feu d’artifice et la verve inépuisable de Diderot durant les salons. Chez d’Holbach (7) ou Helvetius, on est friand de politique et on attaque sans frein la religion, jusqu’à la gaverie. Il verse dans les écrits licencieux, érotiques , Bijoux indiscrets, parenthèse sans doute, mais qui se vendent, corrige les fautes d’orthographe des vers de Madame de Maux qui le paie physiquement, en nature et  “Monsieur le directeur de l’Encyclopédie” , entreprise gigantesque débutée en 1751, probablement au Procope, est arrêté : 3 rue de l’estrapade (5) pour avoir “moqué le roi et la religion”. L’athéisme forcené le conduit au Donjon de Vincennes. Il y restera 103 jours, D’Holbach, D’Alembert et même Voltaire sont indignés et sa célébrité naissante lui permet de recouvrer la liberté, Nanette, son seul enfant encore en vie, qu’il adore, et s’installera rue Tarane (1).

    C’est en 1755, au cours d’une balade au Palais-Royal, dans l’Allée d’Argenson (6), parallèle à l’allée de Foy, qui est celle des prostituées, qu’il rencontre Sophie Volland. C’est le jour des obsèques de Montesquieu, du coup, il la nomme “l’amie de Montesquieu”. Elle habite à deux pas, rue des Vieux-Augustins (8), et débute une liaison épistolaire qui reste un monument de la correspondance amoureuse. Si les lettres de Sophie ont disparu, il n’est pas sans risque d’écrire à un philosophe, les siennes nous sont parvenues et témoignent de l’attachement insensé de tout se dire, pendant 20 ans.  “Je suis tout pour vous et vous êtes tout pour moi,…,c’est que vous m’aimez, c’est que je vous aime à la folie,…”(1759) mais surtout descriptions du quotidien, faits-divers, énigmes, réflexions du soir, pensées du matin, conversations, tautologies, anecdotes. Il réserve les grands discours philosophiques à une autre, ce n’est pas le genre de Sophie, il le sait, le sait elle ?. Correspondance futile aussi “je ne tuerai pas une puce sans vous en rendre compte”, “N’est-il pas vrai que vous m’aimeriez mieux mort que méchant ?”, réflexions récurrentes : “Comment un dieu juste a-t-il pu rendre la beauté du monde invisible aux aveugles ?”, il lui explique qu’il s’est attaqué au problème de la quadrature du cercle et que c’est fort difficile, qu’à la guerre, une bataille fut perdue pour une faute bien dérisoire.

    Ils sont voisins, à Paris, mais se voient rarement, souvent sur le banc de l’Allée d’Argenson où ils se sont connus. Au fond, Sophie , sa chère Sophie, est un confesseur, une icône qui l’éloigne de la tentation, et qu’il se parle à lui-même, à un miroir pour la postérité. On ne dispose ni de ses lettres, ni de son portrait, mais on sait qu’elle portait des lunettes, se passionnait pour la science et la philosophie et lisait énormément, tout en souhaitant rester célibataire ; les deux amants sont partis à quelques mois d’intervalle. À la fin de sa vie, Denis Diderot a rencontré son ombre, son alter ego. Le 31 juillet 1784 (9), au déjeuner, il prit un abricot, Nanette voulut l’empêcher de manger ce fruit, il le mangea, appuya son coude sur la table pour manger quelques cerises en compote, toussa légèrement, Nanette lui fit une question. Comme il garde le silence, elle leva la tête, le regarda, il n’était plus.


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    (1) il vivait à partir de 1754 rue Tarane, actuellement approximativement au 149 du boulevard Saint-Germain. La rue a été détruite suite au percement du boulevard et de la rue de Rennes.
    (2) 13 rue de l’ancienne-comédie
    (3) A l’angle de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal. Café des joueurs d’échecs, pousseurs de bois.
    (4) Actuel Lycée Saint-Louis, en haut du boulevard Saint-Michel
    (5) Derrière le Lycée Henri IV, sur la montagne Sainte-Geneviève
    (6) Galerie de Valois
    (7) 8 rue des Moulins, la façade est toujours là
    (8 ) Actuellement rue Hérold, à côté du Palais-Royal
    (9) Il avait emménagé peu de temps auparavant au 39 rue de Richelieu, près du Palais-Royal, dans un bel appartement de l’Hôtel de Bezons payé par Catherine II, l’impératrice de Russie. Molière est décédé juste en face, au numéro 40.

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